Entretien avec Roman Polanski

Entretien avec Roman Polanski

jaccuseaffichebandeannonce2Roman Polanski, pourquoi cette volonté de faire un film sur l’affaire Dreyfus, sur le tournant symboli que qu’elle a représenté dans l’histoire de France et de l’Europe ?

Les grands sujets font souvent des grands films, et l’affaire Dreyfus est un sujet exceptionnel. L’histoire d’un homme injustement accusé est toujours passionnante. Mais celle-ci est aussi terriblement actuelle, vu la recrudescence de l’antisémitisme. 

Quelle est la genèse du film ? 

Très jeune, j’ai vu le film américain LA VIE D’ÉMILE ZOLA, où la scène de la dégradation du capitaine Dreyfus m’a bouleversé. Depuis ce temps-là, je me disais qu’un jour peut-être je ferais un film sur cette terrible histoire. 

Vous avez rencontré plusieurs difficultés pour la réalisation de ce film. La première était de savoir dans quelle langue vous alliez le tourner, puisque les premiers producteurs à qui vous aviez parlé de ce projet voulaient que ce soit en anglais. 

Lorsque, il y a sept ans, j’ai proposé ce projet à mes amis et associés de l’époque, ils étaient emballés par l’idée, mais ils trouvaient indispensable de tourner le film en anglais, pour garantir son financement par des distributeurs internationaux, et surtout américains. Il est vrai que, depuis toujours, les films américains dont l’action se passe en France étaient faits en anglais – LA VIE D’ÉMILE ZOLA en fait partie. Ça se vendait mieux sur le marché international. Même Stanley Kubrick a fait LES SENTIERS DE LA GLOIRE, son film sur la guerre de 14-18, en anglais. Pour ma part, j’avais du mal à imaginer tous ces généraux français parlant anglais. Aujourd’hui, le spectateur est plus sophistiqué, et il accepte de voir les films et les séries en version originale avec des sous-titres. 

Finalement, Alain Goldman vous a proposé de faire ce film en français. 

C’est exact. En janvier 2018, c’est-à-dire l’année dernière, Alain Goldman m’a proposé de produire le film en français. J’en étais ravi, bien sûr ! 

Le tournage a commencé en novembre. Et voilà que nous sommes prêts. 

Comment avez-vous travaillé sur ce projet ?

Nous sortions tout juste, Robert Harris et moi, du GHOST WRITER. Robert avait trouvé l’idée formidable et nous nous sommes mis au travail. Il nous semblait évident de raconter cette histoire du point de vue de Dreyfus – mais nous nous sommes vite rendu compte que ça ne marchait pas : toute l’affaire, si riche en protagonistes et en coups de théâtre, se déroulait à Paris, tandis que notre personnage principal était coincé sur l’île du Diable. Tout ce qu’on pouvait raconter, était sa souffrance. Nous nous débattions depuis longtemps avec ce problème et finalement, après plus d’un an de travail, Robert a trouvé la solution à notre problème: il valait mieux laisser Dreyfus sur son rocher, et tout raconter du point de vue de l’un des personnages principaux de l’affaire, le colonel Picquart ! Mais nous devions aussi gagner notre pain quotidien, nous avons donc décidé de mettre le projet en veille, le temps, pour moi, de faire un autre film, et pour Robert d’écrire un livre sur l’affaire Dreyfus. Il a travaillé un an sur le sujet, et son livre An Officer and a Spy – le titre français, un peu énigmatique, est D. – basé sur des recherches historiques très approfondies, est rapidement devenu un best-seller. En attendant, j’ai terminé LA VÉNUS À LA FOURRURE, et lorsque nous sommes revenus à notre sujet, tout était devenu plus facile. 

Comment s’est passé le casting ? 

Jean Dujardin nous semblait parfait pour le rôle de Picquart. Il lui ressemble, il a le même âge, et c’est un grand acteur. Pour un film de cette importance, il faut une star, et Jean Dujardin en est une, ce n’est pas par hasard qu’il a eu un Oscar ! C’était donc une évidence ; il restait à voir si le projet l’intéressait. En fait, il s’est montré enthousiaste. 

Votre parti pris narratif est donc de donner au colonel Picquart le rôle du personnage principal. À l’époque, ce célibataire qui a une maîtresse, jouée par Emmanuelle Seigner, l’épouse d’un haut personnage de l’État, est un marginal dans les mœurs et un «  antisémite naturel  », comme on pouvait l’être en cette fin de 19ème siècle. Pourtant, c’est lui qui, involontairement, va sauver le capitaine Dreyfus. 

Picquart est un personnage passionnant, complexe. Ce n’est pas un antisémite combattant. Il n’aime pas les juifs, mais cela relève plutôt d’une tradition que d’une conviction. Lorsque, chargé du contreespionnage, il découvre que Dreyfus est innocent, il prend cette affaire très à cœur et décide de chercher la vérité. Quand il en informe sa hiérarchie, on lui ordonne de se taire ; l’armée ne saurait commettre de telles erreurs ! Malgré la débâcle de 1870, l’armée est intouchable, comme l’Église. Elle n’a que faire des remords ou des cas de conscience de ses soldats, elle est au-dessus de la Vérité et de la Justice. 

Qu’est-ce qui pousse Picquart à contredire la version officielle? Est-ce la pureté de la loi morale qu’il porterait en lui ou l’obéissance à l’éthique militaire ?

Il y a dans le film un dialogue très marquant, entre Picquart et le commandant Henry, son principal adversaire. Henry déclare : « Vous m’ordonnez d’abattre un homme, et je le fais. Après cela vous m’expliquez que vous vous êtes trompé de nom… eh bien, je suis désolé, mais ce n’est pas ma faute, c’est l’Armée ». Ce à quoi Picquart répond : « C’est peut-être votre Armée, Commandant. Ce n’est pas la mienne. ». Ce dialogue reflète une réalité qui demeure actuelle. En effet, les soldats sont entraînés à mourir pour la patrie. Or, le choix de tuer quelqu’un d’autre est bien plus difficile, et doit être cautionné par un supérieur.

Le colonel Picquart va lui-même se retrouver plus ou moins dans la même situation que Dreyfus, mis en prison, sa liaison révélée, accusé par l’extrême droite d’être passé à l’ennemi. 

Parce qu’il a préféré suivre son jugement personnel, sa soif de vérité, plutôt que l’éthique militaire. Au départ il y a un doute, quand il découvre la ressemblance de l’écriture d’Esterhazy à celle du bordereau, et puis, petit à petit, le doute entraîne une enquête. Malgré l’ordre de tout abandonner, Picquart continue, et finit par découvrir d’autres preuves de la culpabilité d’Esterhazy. Plus il progresse, plus il est effrayé par l’ampleur de la faute qu’ils ont commise. 

Le père du philosophe Emmanuel Levinas (1906-1995), un libraire lituanien, lui aurait recommandé d’aller vivre en France, avançant le fait « qu’un pays où l’on se déchire pour l’honneur d’un petit capitaine juif est un pays où un juste devrait se dépêcher de se rendre ». 

C’est vrai, il y avait à l’époque des antidreyfusards, mais il y avait aussi des dreyfusards ! Et à la fin, Dreyfus a été innocenté. Cette affaire est donc plutôt à l’honneur de la France, même si cela n’a été accompli qu’au bout de 12 ans, pendant lesquels le pays a frôlé la guerre civile. 

Un autre défi pour ce film est de présenter cette affaire Dreyfus aux jeunes générations, qui connaissent mal cette histoire. 

Au départ, lorsqu’on m’interrogeait sur mes projets, et je répondais que je travaillais sur l’affaire Dreyfus, tout le monde trouvait cela formidable. Mais je me rendais vite compte que peu de gens savaient ce qui s’était vraiment passé. C’est un de ces évènements historiques que tout le monde croit connaître, tout en ignorant le fond de l’affaire. 

À cet égard, ce film est très pédagogique, car il permet à tous, y compris ceux qui ne connaissent pas cette affaire, de comprendre l’enjeu politique et philosophique qui se trouve derrière Picquart. C’est presque une recherche policière. 

En effet, je dirais même que c’est un thriller ! Le spectateur mène l’enquête avec Picquart, et c’est grâce à cela que nous avons pu la filmer d’une manière subjective. Alors que tous les évènements essentiels sont authentiques. Même beaucoup de dialogues, car on peut les trouver dans les minutes des procès. 

Ce qui m’a aussi frappé dans ce film, c’est de constater la vétusté du service de contre-espionnage français de l’époque, que l’on appelait la « Section des Statistiques », où des indicateurs jouent aux cartes tout en buvant de l’alcool, où le portier est à moitié endormi, où la surveillance semble relative et où la vétusté des moyens techniques ne peut que surprendre le spectateur contemporain. Il y a un choc technologique avec tout ce que l’on sait aujourd’hui du contre-espionnage. 

Cela aussi est authentique, et certainement à l’époque semblait moderne. C’était le début de l’automobile, des téléphones, des appareils photo Kodak ! Ici encore les recherches que Robert Harris a réalisées pour les besoins de son livre nous ont été extrêmement précieuses. D’un autre côté, c’est à cause de cette euphorie technologique que certains experts, comme le célèbre Bertillon, ont pu commettre de telles erreurs et refuser ensuite de changer d’avis. 

Une des preuves qui va dans un premier temps signer la culpabilité de Dreyfus, pour finalement le dédouaner, est l’existence d’un bordereau. 

Il s’agit d’une lettre déchirée, subtilisée dans la corbeille de l’attaché militaire de l’ambassade allemande. Un officier français y proposait aux Allemands des informations sur des secrets militaires, entre autres sur le canon 120. L’armée française était très sensible à ce genre de fuites, car elle dissimulait un nouveau modèle, le canon 75, qui permettait d’absorber le choc du tir et de ne plus reculer, ce qui représentait alors une avancée énorme. 

Il y a l’hostilité de l’opinion publique, celle du commandant Henry qui veut prendre la place de Picquart, celle de l’État-major, puis il y a tous ceux qui viennent au secours de Dreyfus, dont Émile Zola et Clémenceau.

C’est grâce à Zola que l’affaire a été révélée. C’était le fameux « J’accuse ! », sa lettre adressée au président de la République et publiée dans L’Aurore. Sans cela, qui sait comment l’affaire se serait terminée. Clémenceau lui aussi a joué un rôle important. C’est lui, d’ailleurs, qui, sept ans après la fin de l’affaire, alors qu’il était lui-même premier ministre, a nommé Picquart ministre de la Guerre. Zola a payé cher son engagement puisqu’il a été condamné à 1 an de prison et 3000 francs d’amende. Il est mort intoxiqué par sa cheminée ; on dit qu’il aurait été assassiné par des antidreyfusards. En tout cas, le journal antisémite d’Edouard Drumont, La Libre Parole, exulte à l’annonce de sa mort. 

Lorsque Charles Maurras est condamné pour collaboration avec l’ennemi en 1945 à la perpétuité, il s’écrie « c’est la revanche de Dreyfus. ». 

Nous voyons bien que cette affaire a duré bien audelà des 10 ans couverts par le film. D’ailleurs, Dreyfus a été combattant lors de la guerre 14-18, et sa petitefille, Madeleine Lévy, est morte à Auschwitz. 

Dans votre film, on voit aussi des inscriptions « Mort aux juifs  ». Aujourd’hui, l’antisémitisme n’a pas disparu, il a muté, il a changé de visage, et est plutôt devenu l’affaire de l’extrême gauche, des ennemis d’Israël et des islamistes radicaux. En France, 13 citoyens de confession juive ont été torturés et tués depuis 2003. L’antisionisme est devenu le cache-sexe du nouvel antisémitisme. Pensez-vous qu’une nouvelle affaire Dreyfus pourrait se reproduire aujourd’hui ou cela vous parait-il impensable ? 

Avec les moyens technologiques dont nous disposons de nos jours, il serait impossible d’avoir une affaire où quelqu’un se fait condamner sur la foi d’une expertise graphologique foireuse. Et certainement pas dans l’armée, car l’esprit de l’armée a changé. Son côté « intouchable » a disparu. Aujourd’hui, nous avons le droit de tout critiquer, l’armée comprise, alors qu’à l’époque, elle disposait d’un pouvoir sans limites ! Mais une autre affaire – certainement. Il y a tout ce qu’il faut pour cela : des accusations mensongères, des procédures juridiques pourries, des magistrats corrompus, et surtout des « réseaux sociaux » qui condamnent et exécutent sans procès équitable et sans appel. 

Ce film a été comme une catharsis pour vous ? 

Non, je ne travaille pas comme ça. Mon travail n’est pas une thérapie. En revanche, je dois dire que je connais bon nombre de mécanismes de persécution qui sont à l’œuvre dans ce film et que cela m’a évidemment inspiré. 

Les persécutions à votre égard ont commencé avec Sharon Tate ? 

La façon dont les gens me voient, mon « image », a effectivement commencé à se former avec la mort de Sharon Tate. Au moment de ce drame, alors que ce que j’avais à vivre était déjà atroce, la presse s’est emparée de cette tragédie, et ne sachant trop comment la traiter, elle l’a fait de manière abjecte, en insinuant entre autres que je faisais partie des instigateurs de son meurtre, sur fond de satanisme… Mon film ROSEMARY’S BABY constituait la preuve que j’entretenais des rapports avec le diable ! Cela a duré plusieurs mois, jusqu’à ce que la police ne retrouve finalement les vrais coupables, Charles Manson et sa « famille ». Tout cela me poursuit aujourd’hui encore. Tout, et n’importe quoi. C’est comme une boule de neige, chaque saison en ajoute une couche. Des histoires aberrantes de femmes que je n’ai jamais vues de ma vie et qui m’accusent de choses qui se seraient déroulées il y a plus d’un demi-siècle. 

Vous ne voulez pas répliquer ? 

À quoi bon? C’est comme se battre contre des moulins à vent. 

(Dossier de presse)