Entretien avec Anne Cosigny, scénario, dialogue et adaptation

 

lepetitnicolas8A quand remonte ce projet ?

Ce devait être en 2015. Le producteur Aton Soumache, avec lequel j’avais déjà travaillé pour la série Le Petit Nicolas diffusée sur M6, m’a dit qu’il souhaiterait faire un film qui ne ressemblerait à aucun autre, mêlant images d’archives et animation pour retracer la genèse du Petit Nicolas. A cet instant, je ne voyais pas très bien ce que cela pourrait donner et surtout à qui ce projet pourrait s’adresser car l’animation et le documentaire visent deux cibles très différentes. Il m’a ensuite suggéré de m’impliquer et d’écrire un synopsis. Mais si j’avais déjà quelques romans à mon actif, je n’avais pas l’expérience de l’écriture d’un scénario. Certes, j’en ai beaucoup lu et beaucoup redressé. En effet, quand un film mettant en scène les personnages créés par mon père voit le jour, je lis et j’amende le scénario afin qu’il soit le plus fidèle possible à l’oeuvre de mon père. Alors, si de la réécriture à l’écriture, le pas est ténu, ce sont deux exercices différents. C’est alors qu’Aton Soumache m’a présenté un scénariste qui avait la double qualité d’être à la fois un immense professionnel et un homme d’une bienveillance rare : Michel Fessler. 
Nous sommes devenus amis, et plus que ça, complices.
Nous étions d’accord sur le fait que le film devait être entièrement en animation.
En réfléchissant de manière obsessionnelle, j’ai trouvé le ressort nécessaire et indispensable à l’équilibre de cette histoire. Il fallait que Sempé se pose la question de dire ou non à Nicolas que mon père était mort. Nous avons donc décidé d’écrire le film en flashback, l’enjeu étant : « comment annoncer à un personnage que son cocréateur ne l’animera plus ? » 
Et selon le procédé utilisé par le génial Alexis Michalik dans Edmond, nous avons décidé de justifier l’oeuvre en racontant la vie des auteurs. 
 
Comment avez-vous choisi les nouvelles du Petit Nicolas que vous reprendriez dans le film ?
 
Michel Fessler aimait beaucoup certaines histoires, comme « le tas de sable » ou « l’école buissonnière », moi je les aimais toutes, mais nous avons été obligés de faire des choix. Et puis, il a fallu traiter le problème de la non-mixité de l’univers du Petit Nicolas… Nous avons donc intégré deux histoires l’une avec Marie-Edwige et l’autre avec Louisette. Il n’était pas question d’exclure le public féminin ! 
 
Ce projet très personnel était-il motivé par un désir de transmission ?
 
En acceptant de faire de mon père un personnage animé, j’ai su qu’il faudrait que je professionnalise mes émotions ! J’ai donc pris le recul nécessaire à la création et, avec Michel Fessler, nous avons fait de mon père et de Sempé des personnages de fiction. C’est une expérience à nulle autre comparable. 
Et puis, j’ai trouvé qu’il était juste de rappeler que l’homme qui avec son ami Sempé a inventé cette enfance française n’avait pas une goutte de sang français dans les veines ! Et cet homme, mon père, c’est lui aussi qui avec Albert Uderzo (dont les deux parents étaient italiens) a créé l’un des mythes français du XXe siècle, avec les aventures d’Astérix le Gaulois. 
Mon père était russe (par sa mère) et polonais (par son père). 
Je fais partie des gens qui sont persuadés qu’il ne faut jamais cesser de raconter l’Histoire et que ce n’est qu’à force de pédagogie que nous avons une chance qu’elle ne se répète pas. 
Aussi, j’ai voulu rappeler que la famille de mon père avait porté l’étoile jaune, avait été déportée et assassinée à Auschwitz. Finalement, cette enfance rêvée que vit Nicolas est sans doute un peu celle que n’ont pas pu vivre les cousins de mon père restés en Europe alors que mon père a eu la chance de partir en Argentine en 1928. 
 
Parmi tous les documents que vous avez ressortis, lesquels vous ont créé le plus d’émotions ? 
 
Ce qui est toujours très émouvant, c’est de partager des photos avec les dessinateurs et les animateurs. L’image, quand on la garde pour soi, induit une émotion forte et indéniable, mais quand on la partage, quand on la commente, quand on la fait vivre, on touche là quelque chose qui ressemble à l’immortalité. Tant que l’on se souvient, tant que la mémoire est vive, la mort n’a pas de prise. J’ai retrouvé des photos de l’oncle de mon père, Léon, qui a été déporté avec deux de ses frères. J’ai également retrouvé ce cliché sur lequel on aperçoit l’enseigne « Imprimerie Beresniak », l’entreprise familiale, qui apparaît furtivement dans le film. Voir vivre ces images intimes et retrouver mon père reprendre vie dans l’art qui lui tenait le plus à coeur, le cinéma d’animation, a été sans doute ma plus belle expérience professionnelle et intime. 
 
Concernant la vie de Sempé, comment vous êtes-vous renseignée ?
 
Je la connais bien. Nous avons relu, Michel Fessler et moi, l’entretien que Jean-Jacques Sempé a accordé à Marc Lecarpentier dans l’album « Enfances ». C’est un texte intime et sensible tout en vérité. Et puis, je connais Jean-Jacques depuis toujours. Je savais qu’il n’avait pas eu une enfance particulièrement joyeuse. Nous avons choisi de mettre en avant ce grand-père qu’il aimait beaucoup et qui l’emmenait voir des matchs de foot. 
Il y a un mot qui hélas est un peu galvaudé mais qui correspond parfaitement à mon père et à Sempé. Un mot qui pourrait être leur dénominateur commun : résilience. 
L’un a vu sa famille partir pour l’enfer, l’autre n’a pas reçu l’amour qui permet à un enfant de s’épanouir. Alors, ils ont créé ce Petit Nicolas qui vit une enfance rêvée, où la tendresse des parents pour leur fils est souveraine, où les copains, l’amitié et la maîtresse sont les héros d’une enfance de conte de fées. 
En revanche, animer le trait de Sempé était une gageure pour les animateurs car c’est un trait fait de silences et d’espaces qui laisse place à l’interprétation, au rêve, à l’identification. Le Petit Nicolas est différent graphiquement d’Astérix, en ceci par exemple que les codes graphiques mis en place par Albert Uderzo ne permettent pas d’interprétation. Ils sont merveilleusement sûrs d’eux. Sempé, quant à lui, laisse à celui qui a envie de rêver la possibilité de se glisser entre ses personnages et même de faire partie du dessin. 
 
Quel lien avez-vous créé avec Amandine Fredon et Benjamin Massoubre ? 
 
Ils venaient tous les deux de l’animation et ils se sont montrés immédiatement passionnés par le projet. J’ai eu plus de lien avec Benjamin puisque nous avons repris ensemble le scénario de manière à ce que tout soit compatible avec l’animation et j’avais l’impression qu’à chaque plan, à chaque mot, il jouait sa vie. C’était son premier film en tant que réalisateur et l’urgence qu’il manifestait, son engagement et son enthousiasme me rappelaient ceux qui étaient les miens lorsque j’ai écrit mon premier livre. 
 
Était-ce une évidence pour vous de confier la voix de votre père à Alain Chabat ? 
Bien sûr ! Certes, leurs voix sont très différentes mais ça n’a aucune importance. Alain était le plus légitime pour incarner mon père vocalement. Il est une sorte d’héritier spirituel de mon père. L’adaptation cinématographique la plus réussie reste son film, Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre. Or il était essentiel que l’acteur qui prête sa voix à mon père ait pour lui autant d’admiration que de tendresse ou d’amitié. Voilà deux hommes qui ont réussi à tisser une complicité sans jamais s’être rencontrés. Nous parlons là d’une connivence qui s’affranchit de la mort. Lorsqu’il a dit oui, j’ai su que le film allait être réussi. Entendre Alain doubler mon père dans des dialogues que j’avais coécrits a été très émouvant. Les larmes n’étaient jamais loin, mais sait-on jamais qui du rire et ou de l’émotion fait couler les larmes ? 
Laurent Laffitte avait dans la voix l’élégance de Jean-Jacques Sempé, il incarnait parfaitement ce dandy aussi beau que spirituel. 
 
A l’écriture, pensiez-vous déjà à la musique ? 
 
Je suis passionnée de chanson française… Et j’avais envie qu’en sortant de la salle, on soit heureux, et que ce bonheur, on ait envie de le fredonner. Le thème du film s’estimposé : Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux, de Ray Ventura. Et comme Sempé aurait adoré être pianiste, mais qu’il était indéniablement plus doué pour le dessin que pour le piano, on a créé cette séquence où il fait partie des Collégiens de Ray Ventura. Et puis, il y a la séquence de l’école buissonnière où nous avons imaginé les enfants qui se fantasment en galériens. Je ne pouvais pas ne pas penser à la chanson mythique « Le galérien » écrite par Maurice Druon et arrangée par Léo Poll, le père de Michel Polnareff, d’après une mélodie russe. Au cinéma, la musique ne fait pas partie du décor, elle n’est pas un détail, elle est un personnage à part entière, elle est bien souvent ce dont on se souvient quand on sort de la salle. Or quand j’ai appris que ce serait Ludovic Bource, oscarisé pour The Artist, qui signerait la musique, j’ai été à la fois impressionnée, heureuse et intriguée. Nous avons tous notre musique intérieure quand nous lisons un texte. Quelle serait la sienne ? 
 
Comment expliquez-vous que Le Petit Nicolas représente toujours l’image d’Épinal de l’école et que ces histoires soient toujours autant d’actualité ? 
 
Le Petit Nicolas, tel qu’on le lit ou tel qu’il est représenté dans les films, n’a absolument rien à voir avec les écoliers d’aujourd’hui. Les outils ne sont plus du tout les mêmes. Là où il y avait un plumier et un tableau noir, on trouve aujourd’hui des objets connectés, on numérise même les manuels scolaires. Ces différences sont en réalité des détails. L’essentiel est ailleurs. La technologie est par essence obsolète en revanche, l’amitié, la camaraderie qui naissent bien souvent sur les bancs de l’école sont pérennes. On a souvent avec son instituteur ou son institutrice des liens forts. Ce sont souvent eux les premiers qui font découvrir aux enfants les joies de la lecture, les plaisirs de l’apprentissage. L’école est le seul endroit, toutes périodes confondues, duquel on ressort plus riche. L’école c’est aussi l’endroit rêvé pour transgresser, inventer des bêtises. Dans une classe, qu’on soit en 1960 ou en 2O22, il y a toujours un chouchou, un premier, un cancre, un gros qui grignote, un bagarreur… Ces stéréotypes ont la vie longue et ce sont eux qui rendent les histoires du Petit Nicolas très actuelles. 
 
Votre père aurait-il été flatté de la sélection de ce film au Festival de Cannes ? 
 
Étant un grand cinéphile, mon père était fou du Festival de Cannes et de la ville de Cannes. Nous y avions même un appartement auquel il était très attaché. Je suis née un 19 mai, qui est toujours approximativement la date du début du festival de Cannes. Je me souviens avoir passé tous mes anniversaires là-bas et avoir vu mes parents aller chaque soir aux projections en smoking et robe longue. Il avait ceci dit assez d’imagination pour s’imaginer projeté, animé et doublé par un génie qu’il n’a pas eu la chance de connaître. 
Je suis certaine, que là où demeurent désormais mes parents, on aura installé un grand écran où sera retransmis le film. Peut-être me verront-ils monter les marches, peut-être seront-ils émus de mon émotion… 
Et sachant que les histoires du Petit Nicolas sont traduites dans une quarantaine de langues, que c’est une star en Pologne, en Allemagne, et qu’il est très aimé en Corée, je suis sûre que le festival de Cannes permettra au film d’avoir un rayonnement international. 
 
(Dossier de presse)