Entretien avec Arnaud Desplechin, réalisateur 

 

frereetsoeur1Peut-on imaginer que les membres de la famille Vuillard, au cœur de votre filmographie, continuent à s’aimer et se haïr dans votre dos et, sous des atours nouveaux ?

Effectivement, je pense que les Vuillard vivent de façon indépendante. Voilà que cette fois, ils ont frappé à ma porte avec une question très théorique : quand est-ce qu’il y a une fin à la haine, cet autre visage de l’amour ? Comment faire pour que la haine se tarisse ? Mais autant UN CONTE DE NOËL était construit autour de digressions, autant FRÈRE ET SŒUR ne devait en contenir aucune et tendre vers une unique cible : la fin de la haine. 

La haine que voue Alice à son frère Louis est d’une telle intensité qu’elle convoque des figures archaïques comme Étéocle et Polynice ou Abel et Caïn. Ce qui relie la vie la plus intime et brute à un socle universel.

J’ai un grand défaut : dès que je touche le quotidien, je ne peux m’empêcher de le transformer en mythe ; et une modeste qualité : dès que je touche au mythe, je ne peux m’empêcher de le transformer en quotidien ! Ma préoccupation avec cette histoire, pour moi qui suis né catholique, était de trouver une issue à la haine qui ne soit pas chrétienne. Comment trouver en termes de cinéma, quelque chose qui ne soit pas mièvre. J’ai essayé de trouver deux réponses : la séquence à la synagogue. Et celle de la rencontre au supermarché, la tuchê, quand, tout d’un coup, Aline trébuche sur Louis. Alice est captive de la haine, comme Louis est captif de la position d’objet de cette haine qu’il occupe et, soudain, l’un tombe sur l’autre comme on tombe sur un caillou et cela les ramène à la vie. Cette rencontre, la tuchê, offrait pour moi, de manière cinématographique, une sortie de la haine. La haine est toujours est une perte de temps.

Cette séquence émotionnellement forte se tient dans un contexte on ne peut plus trivial : sur le sol du rayon produits frais d’un supermarché !

Je pensais à deux chiens qui se rencontrent sur une surface de plastique, éclairée au néon, à une heure du matin. Soudain, les têtes se cognent et, dans ce décor d’une trivialité entière, les regards se décillent. Et soudain, l’autre existe. Apparaît l’évidence de l’existence de la personne qui nous fait face, peu importe qu’on l’ait aimée ou haïe. On remet donc les provisions dans le sac et on repart : il ne s’est rien passé et il s’est tout passé. Cette illumination m’enchantait. C’était une scène très forte à tourner que nous attendions tous avec trac et impatience.

La thématique du regard est centrale dans ce film. Marion Cotillard et Max Baissette ont des regards spectaculaires. Alice et Louis peinent à se regarder. Et le personnage de Lucia dévore Alice des yeux.

C’est un peu un film sur le regard ! Il me semble que Max Baissette, qui joue Joseph, et Cosmina Stratan, Lucia, apportent une dimension poétique au film. Joseph a quelque chose du fantôme de Jacob, comme le lui dit Louis au début du film, qui croit voir en son neveu son fils défunt. Joseph se retrouve coincé entre sa mère et son oncle et soudain, le voici qui incarne le fantôme de son cousin et doit jouer deux rôles. Quant à Lucia, la fan, elle est dans l’ombre et c’est Alice qui la remet en lumière. Lucia désire-t- elle la lumière ou l’ombre ? Désire-t-elle dévorer des yeux Alice ou elle-même être dévorée ? Quand elle apparaît à la sortie du théâtre, elle aussi a quelque chose d’un fantôme. 

Après Abel et Junon dans Un conte de Noël, les parents se prénomment Abel et Marie-Louise, prénom on ne peut plus répandu et français. 

J’avais averti Nicolette Picheral, l’actrice qui joue Marie-Louise et dont je trouve le visage très beau, qu’elle serait plus un modèle de photographe ou de peintre qu’un personnage, puisque j’allais la filmer toutle temps dans le coma.Elle n’apparaît pas comme une figure mythologique et ne pouvait pas s’appeler Junon. Elle est du côté du corps et c’est tout ce qui lui reste en étant sous assistance respiratoire. Une masse de trivialité l’accompagne : respire-t-elle ? Va-t-elle s’éteindre ? J’avais ici en tête ce moment puissant pour moi que fut l’hospitalisation de Jean Douchet. Je l’ai vu d’une telle noblesse, d’une telle spiritualité, d’un tel humour face à l’hospitalisation que cela m’a nourri. Cette mère qui était détestée par Louis, comment se réconcilier avec elle sans faire amende honorable ? Cela passe par la magie, dans la scène où Louis s’envole. Mais Marie-Louise, en effet, il n’y a pas plus français que ce prénom. Et dans le prénom de celle qui n’aimait pas son fils, on entend celui de Louis. Louis est appelé par le prénom de sa mère.

Abel lui est plus mythologique ! Dire que j’ai donné à lire le Roi Lear à Joël Cudennec ! Il est merveilleux en père, à la fois tendre et autoritaire.

Les corps dans ce film se dérobent, chutent, sont menacés de désintégration.

Je crois que c’est ça, le cinéma, non ? Les acteurs incarnent. La violence des sentiments et des événements qui traverse le film déborde, et cela passe par le corps. Quand les acteurs m’offrent tout, et j’en suis bouleversé. Notamment quand Alice et Louis se mettent à pleurer. Cela m’évoque le beau titre d’un livre de Stanley Cavell La Protestation des larmes. Soudain le corps parle, les fluides exsudent et le personnage comme l’actrice ou l’acteur se révèlent. 

Au cœur de Frère et Sœur, il y a un mystère : celui de la haine d’Alice pour Louis. Vous semez des indices, mais sans jamais imposer d’interprétation.

Lorsqu’ils se rencontrent à la brasserie, Faunia, Golshifteh Farahani, demande à Louis pourquoi Alice le déteste. Louis lui répond qu’il ne serait pas très moral de répondre à cette question ; il est l’objet de la haine d’Alice et celui lui suffit.

FRÈRE ET SŒUR appartient au genre familial, intimiste, mais je ne cessais de déplacer la question pour situer le film dans un champ plus large. Pourquoi hait-on quelqu’un ? Pourquoi ? Il n’y a jamais de réponse qui puisse satisfaire. Je pense, comme Louis, que poser la question du pourquoi est une immoralité. Il n’y a aucune raison pour haïr quelqu’un au-delà de soi-même. Alice est captive de ça. Son père lui dit qu’elle est en prison et il faut qu’elle en sorte. Alice a perdu le fil de cette haine.

Bien sûr que le film sème des indices ! Alice ne cesse de faire le compte de sa vie avec Lucia. Et il n’y aura pas de fin mot.

Il faut simplement que cette haine cesse. Il faut qu’ils arrêtent de jouer à la haine. Je pourrais l’énoncer à l’envers : il faut qu’Alice et Louis commencent enfin à jouer ! Leurs parents meurent et Alice et Louis se retrouvent dans la chambre des parents… Louis entre nu dans le lit où se trouve sa sœur, ils ont enfin sept ou huit ans. Là, enfin, ils rient.

Jouer, Alice en a fait son métier. Pourquoi avoir fait d’elle une actrice, une interprète, et de Louis, un poète, un auteur ?

Dans la scène du bar, Alice propose à Louis d’être sa voix en lisant ses textes, Louis refuse, avec cuistrerie. La dispute entre le frère et la sœur s’inscrit aussi à ce moment-là de leur histoire. Alice lui offre quelque chose, et Louis ne se rend même pas compte qu’il l’offense d’une façon telle que cela ne saura être guéri.

Je ne voulais pas que Louis soit romancier. Le statut de poète m’intéressait davantage. Je savais qu’à la fin, je me servirais d’un fragment du poème de Peter Gizzi, Some Values of Landscape and Weather. Ça m’a guidé vers ce métier. J’aime beaucoup raconter les professions que je ne connais pas. Comment vit un poète ? Personne ne sait ! Louis gagne de l’argent en retapant des maisons à la campagne et vit aux crochets de son copain Zwy. Il donne aussi des cours. J’aimais qu’il soit un peu à côté de la société. Alice est actrice et reconnue. Elle est dans le monde, contrairement à Louis

Quelle pièce joue Alice au théâtre ? 

The Dead, une adaptation du film de John Huston (Les Gens de Dublin en français), dont je suis un fan absolu et qui adapte une nouvelle de Joyce. Je n’ai pas pu m’empêcher de faire le lien entre ce titre, Les Morts, et le petit Jacob décédé, qui ajoute au caractère irrémédiable de la dispute. Je trouvais très beau ce final avec cette neige qui tombe et apporte un côté féerique au spectacle. 

Neige qu’on retrouve, sous sa forme naturelle, dans une séquence où Louis marche dans la rue. Le film contient ainsi quantité de rimes et contrepoints. Comment avez-vous travaillé avec Julie Peyr à l’écriture du scénario et au tressage serré entre le présent et le passé dans ce récit où le cours du temps semble grippé ? 

Avec Julie Peyr, nous avons bâti le scénario sur ces jeux de motifs, de couches. Ce fut une écriture au long cours pour inventer ces jeux d’échos, tissés d’une scène à l’autre. Pour trouver l’arête de chaque scène, il nous a fallu du temps. Au milieu de l’écriture, nous avons écrit l’adaptation de Tromperie.

La valeur des larmes est d’ailleurs une leçon de Tromperie que j’ai retenue pour Frère et Sœur. 

Louis et Alice se sont aimés, mais quelque chose a grippé, en effet. Il ne s’agissait pas de l’expliquer, mais de s’en débarrasser pour revenir à la vie, s’ouvrir, partir. Il n’y a pas à chercher la généalogie de la haine, on s’y noie. Le film devait avancer comme une flèche et, en même temps, ce passé ne cesse de les hanter. Avec Julie, nous nous sommes dit qu’il fallait que ces flash-backs soient très brefs. Ces scènes du passé leur sautent à la mémoire. Ils sont assaillis par les souvenirs et ne savent pas quoi fabriquer avec. 

Louis déplore chez Alice son « goût effarant pour la sainteté ». Son « amour du bien » le terrifie, dit-il. 

Bon, Alice a merdé avec son neveu, c’est sûr. Elle en paie l’addition lorsqu’elle ouvre le médaillon de sa mère. Mais à part cela, elle a toujours voulu être du côté du bien. Louis, lui, se fout du bien et du mal. Comme nous disait Naïla Guiguet, qui fut notre regard durant toute l’écriture, on a envie de voir Alice se comporter en badass. D’où la scène de la brasserie où elle balance sa chaise. À la fin, sur le toit avec Louis, la voilà moqueuse et dure. Il fallait qu’elle cesse d’agir comme une sainte. Être soi-même, c’est déjà bien du travail ! Être du côté du côté du bien, ça me semble bien dangereux. 

Louis, par sa silhouette élancée, son goût pour l’opium et l’alcool, son échappée aérienne, a quelque chose du poète ascensionnel. Le film joue ainsi, dans sa géographie, entre le haut et le bas, les séquences de la grotte et de l’envol se faisant écho.

Il y a chez Louis un mélange d’extrême agressivité et d’extrême douceur, qui tient à Melvil Poupaud, à qui je trouve un charme inouï. Louis a un côté démesuré, tandis qu’Alice, elle, est dans la mesure. Elle, il lui faut apprendre la démesure. Je trouvais ça romanesque. Après la mort du petit Jacob, Louis et Faunia ont fui dans une région isolée des Pyrénées, et l’endroit où nous avons tourné est spectaculaire. Ils ne cessent de ne pas se remettre de la perte de leur fils et ont trouvé l’endroit où ne pas l’enterrer. C’est cette maison que le neveu de Louis regrette. Ça me plaisait que la déclaration d’amour de Louis à Faunia ait lieu dans un endroit mythologique comme une grotte où apparaissent les premières écritures de l’humanité. Il y a donc dans le film ce mélange de violence et de douceur qui permet à son âme de s’envoler. 

À différents niveaux, et cette scène de la grotte y contribue, FRÈRE ET SŒUR est traversé par des forces archaïques. 

J’aime beaucoup cette scène de la grotte. Comme je le disais, il y a des mythes qui se nichent dans les recoins du film. Ce sont comme de petits outils qui traînent, et permettent de réparer la vie, d’inventer des échappées. 

Le mot « peur » intervient souvent dans les dialogues.

Avant le tournage, j’aime lire les dialogues avec tous mes acteurs, séparément. Avec Marion Cotillard, après avoir correspondu, s’être vu, nous avons fait une lecture. Marion me demandait si Alice détestait ou non son frère. Je lui ai répondu que je n’en savais rien ! C’était à elle d’y répondre, ou à nous deux ensemble… Quand nous lisions le scénario, nous avons constaté que le mot « haine » revenait trop souvent. Or, ce n’était pas ce que je voulais dire. Évidemment que la haine est un autre visage, maladroit, de l’amour. Nous avons conservé le mot à certains endroits, notamment quand Alice déclare à Louis : « Je crois que je te hais ». Mais la vérité d’Alice ne saurait être dans la haine. Alors, au final, le mot qui est resté, c’est la « peur ». Ça, c’est un fin mot ! Louis et Alice sont terrifiés par les sentiments qui les habitent, par ce qui arrive à leurs parents, par la brutalité de la vie. Cette peur, je la trouvais plus intéressante, parce que tellement plus humaine que le motif de la haine. C’est ainsi que Marion et moi avons inventé le film ensemble. 

Par la présence du personnage de Lucia, qui est roumaine, de Golshifteh Farahani, qui est iranienne,oudel’Afriquedanssonépilogue,FRÈRE ET SŒUR est un film aux frontières ouvertes, ce qui le place, là encore, dans une perspective plus vaste que la stricte problématique familiale. 

Il m’est difficile d’en parler, mais j’ai été très marqué par les livres de Jean Hatzfeld… Je n’ai pas arrêté de penser à la manière dont j’allais ouvrir cette histoire de famille caucasienne, dans le Nord de la France vers le monde. Je pensais à la mère d’un ami, qui est juive iranienne… Cosmina Stratan amène la Roumanie et son cinéma. Salif Cissé dans le rôle du pharmacien apporte le souvenir récent de A l’abordage. Patrick Timsit apporte une cinématographie qui est si différente de la mienne ! Et le film se conclut au Bénin… 

J’ai voulu fuir, et cela était stratégique de ma part. Allait-on rester enfermés dans un huis clos familial comme dans UN CONTE DE NOËL ou allait-on en sortir ? Là, j’avais très envie d’aller vers l’ailleurs. À la fin, Alice part en Afrique, vers son enfance, puisqu’elle évoque les livres qu’elle lisait petite fille sur le royaume d’Abomey. Par ailleurs, le Bénin est marqué par la figure de Béhanzin, le premier roi ayant réussi à battre l’armée française avec l’aide d’amazones. Cette histoire m’a beaucoup plu.

L’accident d’Abel et Marie-Louise, que Louis qualifie d’héroïques, relève du fatum. Comment avez-vous écrit et filmé cette séquence terrifiante ?

L’extrême brutalité de cet accident vient convoquer Alice et Louis à eux-mêmes… Dès le début du film, quand Louis tombe, à l’aéroport, sur une affiche du spectacle que joue Alice, Zwy lui dit : « Tu es au pied du mur, mon ami ». Louis comme Alice le sont.

Cette scène totalement terrifiante, je l’ai vécue, sans le camion bien heureusement, sur une route du Sud-Ouest, où une jeune fille faisait une sortie de route face à moi – elle s’en est sortie, contrairement à celle du film. Comme j’ai vécu la scène, elle était facile à filmer ! Fidèle, leur frère est quant à lui, très touché par l’héroïsme de ses parents. Soudain, il avait besoin de voir ses parents plus grands que lui. En même temps, quand on voit leur appartement, on constate leur modestie. Mais chez les enfants, il y a ce désir de mythologie.

On comprend que cet appartement se trouve à Roubaix.

Oui, mais cette fois, je n’ai pas tourné dans une maison ! Abel étant représentant, il n’avait pas les moyens de vivre ailleurs. C’est donc mon second film tourné dans un appartement, qui me rappelait celui qu’habitait le père de Nora dans Rois et Reine. Et puis c’est un petit appartement, alors il faut en sortir ! En même temps, dans cet endroit moderne, les couches de passé se sont accumulées. On y trouve des vieilleries, des strates de mémoires qu’on range dans des cartons à la fin du film, comme dans mon documentaire L’Aimée, pour passer à autre chose.

Comment avez-vous choisi vos acteurs ?

Comme FRÈRE ET SŒUR est un film au long cours, j’ai pris l’habitude de ne surtout pas écrire pour des acteurs. Ça limiterait ma fantaisie. Mais quand j’ai posé le stylo, je savais que le rôle de Louis était pour Melvil Poupaud. Sa maturité m’impressionne beaucoup. J’attendais de voir Melvil dans un rôle chargé de désespoir. J’ai tout simplement pensé : il est temps. Nous nous sommes vus, Melvil me parlait de Jack Nicholson dans Five Easy Pieces, comment ne pas faire affaire ?! Marion ? Marion… J’ai fait ce film pour Alice, pour la délivrer et je savais que Marion saurait la délivrer avec moi.

S’il y a une actrice qu’on ne saurait juger, qu’on aime sans condition c’est Marion Cotillard ! Marion a cette évidence que je ne sais expliquer. Mais je l’aime sans condition. Le visage de Marion, c’est comme une carte qui nous guide, mais la carte de quoi ? Celle l’enfance, de ses terreurs, de l’émerveillement, ou d’une tristesse que je ne sais pas sonder.

Racontant l’histoire d’une famille caucasienne et chrétienne, j’avais envie d’ouvrir le film. Après Paterson de Jim Jarmush, où Golshifteh Farahani jouait une femme enfant, j’avais envie de la voir dans le rôle d’une femme tout court.

Zwy est le meilleur ami de Louis et il est juif. Dans ce film, il n’y a pas ni digressions, ni déguisements. Et Patrick Timsit est arrivé, comme un corps étranger à mon cinéma et nous nous sommes tout simplement reconnus.

Pour jouer Fidèle, qui est écrasé par son frère et sa sœur, il était difficile de trouver un acteur capable d’arriver à exister entre ces deux monstres. Celui qui y parvenait avec charme et évidence, c’était Benjamin Siksou. 

Cosmina Stratan dans le rôle de la fan roumaine était évidente pour moi. Allons, Au-delà des collines ! 

Max Baissette est merveilleux. Il est plus âgé que son rôle, mais il fait très jeune. Il avait et l’enfance et la maturité de Joseph. La singularité de Max m’a enchanté autant que l’envol de Louis !

FRÈRE ET SŒUR mêle violence et douceur parfois au sein d’une même séquence. Comment avez-vous travaillé avec vos comédiens pour parvenir à des variations d’une telle subtilité ? 

Je suis contre les répétitions au cinéma. Nous avons lu les textes pour les amender. Ensuite Melvil respectait le texte à la virgule sur le plateau. Marion et moi osions interroger le texte encore, avant de commencer le plan. Chaque soir, j’essayais de le rafraîchir un peu, pour surprendre les acteurs. 

J’ai été débordé, bouleversé sur le tournage par ce que m’ont offert Marion et Melvil. Nous étions tous transportés par ce prince déchu que joue Melvil, et par Marion, pour qui rien n’est impossible et qui se joue de tous les obstacles. 

Vous retrouvez Irina Lubtchansky à la lumière. Comment avez-vous travaillé ensemble aux contrastes et aux teintes du film, qui débute dans l’ombre et le deuil et s’achève sous les ocres irradiants du Bénin, en écho à la brique rouge de Roubaix ? 

Ces teintes se répondent. On évoquait les jeux de regards entre qui regarde et qui est vu dans le film. Alice mange des yeux Lucia et inversement. À l’étalonnage avec Irina, nous donnons à sentir que Lucia est frappée de lumière quand Alice la quitte, comme Louis est dans l’ombre quand Zwy est lumineux. Ça, Irina l’a fait avec une maestria remarquable. 

Comment avez-vous travaillé à la grammaire cinématographique de ce film, ses mouvements d’appareil, son plan-séquence dans le théâtre, ses gros plans intenses sur les visages de vos comédiens ? 

C’est très agréable d’inventer avec Irina. Melvil Poupaud joue avec tout son corps dans l’espace. Il a cette silhouette longiligne à la Cary Grant et joue, pourtant, un rôle tragique à la Jack Nicholson, et ça, c’était facile pour Irina. Quant aux gros plans que vous mentionnez, à l’étalonnage, je n’ai cessé de lui dire que décidemment, elle s’entendait bien avec Marion Cotillard ; je pense au dernier gros plan du film ! 

FRÈRE ET SŒUR s’achève ainsi : « Je suis en vie ». Le cinéma et la vie enfin réconciliés au temps présent ? 

Enfin, oui. Pour moi, la fonction du spectacle, c’est que la vie l’emporte sur la mort, la jeunesse sur la vieillesse, qu’on déchiffre les motifs, qu’on arrive à réparer le tissu. En même Œtemps, Alice dit cette dernière réplique en pleurant… Louis commence le film en exil dans les Pyrénées, Alice le termine en exil au Bénin. 

Et elle conclue : « Je suis en vie ». On peut y entendre aussi : « Pourvu que je sois en vie » ! La fonction du cinéma c’est de balayer le scepticisme. Oui nous sommes en vie, imparfaits et merveilleux?

J’aime tant la fin de Certains l’aiment chaud de Billy Wilder, « personne n’est parfait ». Évidemment que le monde va à la catastrophe, que nous ne cessons de dissembler et de ne pas nous entendre, et pourtant, il faut aller vers la vie. 

Votre titre est d’une simplicité absolue.

Le film vient dire le contraire de ce qu’expriment les personnages. « Je ne suis plus ta sœur », « Je ne suis plus ton frère ». Si, vous êtes frère et sœur. Le titre file aussi droit que le récit. Alice et Louis ne veulent pas vivre avec cette idée et pourtant, à la fin, ils vivent avec. C’est aussi simple que ça.

 

(Dossier de presse)