L'école du bout du monde

Lunana: A Yak in the Classroom

de Pawo Choyning Dorji

Bhutan / 2020 / 1h49

avec Sherab Dorji, Ugyen Norbu Lhendup, Kelden Lhamo Gurung...

 

 

Ugyen vit à Thimphou où il vient de commencer sa carrière d’instituteur, mais il doute de sa vocation. Son rêve : partir vers l’Australie pour y faire carrière comme chanteur. Lié par son contrat de travail avec le gouvernement, il est contraint d’accepter un poste d’enseignant à Lunana, un village minuscule (56 habitants) perché à 4 800 mètres d’altitude et accessible après six jours de marche. Comme beaucoup de jeunes adultes, Ugyen vit le nez collé à l’écran de son portable, les écouteurs vissés sur les oreilles. Cette affectation, il la considère comme une injuste punition. Pourtant, là-haut, Ugyen est attendu comme un messie par les habitants qui comptent énormément sur ce nouveau professeur pour éduquer leurs enfants. Au fil des semaines, Ugyen va lui aussi apprendre, certainement autant qu’il va enseigner. Car au pays du Bonheur National Brut, les destinées humaines peuvent se soumettre à des forces spirituelles qui nous ramènent à l’essentiel. L’École du bout du monde est un film qui fait du bien et nous ravit par sa photographie sublime et par sa bandeoriginale composée essentiellement de chants traditionnels bhoutanais. Quant aux petits acteurs, ce sont les vrais enfants de Lunana. Des éléments qui rendent l’ambiance d’autant plus authentique et captivante.
 

Filmographie : 1er film

 

 

 

LA PRESSE 

premiere

Jamais un film du Bhoutan n'avait décroché une nomination à l'Oscar. Et on comprend ce qui a séduit les votants dans cette histoire. Le fait de ne pas jouer sur le simple dépaysement exotique tant dans sa manière de mettre en images les paysages sublimes que dans le regard qu'il porte sur les habitants, leur spiritualité.

 

A DECOUVRIR 

Un pays entre ouverture et tradition

Le personnage d’Ugyen et son parcours initiatique incarnent les espoirs et les défis du Bhoutan d’aujourd’hui, et particulièrement de sa jeunesse. Jusqu’à la fin des années 60, le petit royaume himalayen est resté à l’écart du monde, protégé par son enclavement extrême, dans l’ombre de ses puissants voisins chinois et indien. Il s’agit alors d’un pays entièrement rural (la capitale, Timphu, n’est qu’un gros bourg), dépourvu de toute infrastructure moderne (routes, téléphone, électricité) et de système scolaire. C’est au début des années 70, sous l’impulsion du roi Jigme Singye Wangchuck, que le royaume entreprend de se moderniser et de s’ouvrir sur le monde. Mais il le fait avec la volonté farouche de préserver l’identité et les traditions (culturelles et religieuses) du Bhoutan.

Le concept de "Bonheur National Brut" (voir page suivante) illustre cette volonté d’inventer un modèle de développement original, qui ne sacrifie pas les traditions ou l’environnement sur l'autel de la croissance économique et de la richesse matérielle. Cette politique a été une incontestable réussite : le pays a amélioré le sort de sa population, développé ses infrastructures sans dégrader l’environnement (le Bhoutan capte plus de CO2 qu'il n'en émet), encouragé le tourisme de manière très contrôlée. Il a surtout fortement investi sur la jeunesse et l’éducation : le territoire est aujourd’hui maillé par un réseau d’écoles publiques qui dispensent une éducation gratuite et mixte, et le gouvernement s’attache, comme l'illustre le film, à envoyer des enseignants y compris dans les endroits les plus inaccessibles. Mais l’ouverture progressive au monde (la télévision à la fin des années 90, le téléphone portable dans les années 2000, internet aujourd’hui) et la hausse du niveau d’éducation ont eu pour conséquence de donner aux jeunes bhoutanais des rêves d’ailleurs. Ceux-ci refusent souvent de retourner à la terre et aux rudes conditions de vie de leurs parents, ils aspirent à vivre en ville et à exercer des emplois de service (le taux de chômage est de 10 % chez les jeunes contre 3% dans le reste de la population). Beaucoup souhaitent partir à l’étranger comme Ugyen qui rêve d’Australie.

 

Le Bouthan en quelques dates

1907 Ugyen Wangchuck instaure la dynastie royale des Wangchuck.

1910 Le traité de Punakha fait du Bhoutan un protectorat anglais.

1971 Le Bhoutan devient indépendant, et membre de plein droit de l'Organisation des Nations unies.

1972 Jigme Singye Wangchuck est couronné à l’âge de 16 ans.

1998 Le roi transfère le pouvoir exécutif à un Conseil des ministres élu.

2008 La nouvelle constitution consacre le passage à la démocratie et les premières élections libres sont organisées.

 

Le "Bonheur Nationaml Brut"

Le Bhoutan est aujourd’hui connu comme "le pays du Bonheur National Brut" voir, par un raccourci un peu rapide, "le pays le plus heureux du monde". L’histoire de cette notion est singulière : c’est un jeune souverain de 16 ans, le roi Jigme Singye Wangchuck, qui l’énonce, à son accession au trône en 1972. Il s’agit alors d’inventer un modèle de développement spécifique, qui préserve le patrimoine culturel et naturel du pays, alors que les agences internationales (FMI, Banque mondiale) poussent à l’ouverture économique du pays. Inscrit dans la constitution bhoutanaise en 1988, le BNB repose sur quatre piliers : un développement économique et social équitable et durable ; la préservation et la promotion des traditions culturelles bhoutanaises ; la sauvegarde de l'environnement ; la qualité de la gouvernance. Il a ainsi conduit, entre autres mesures, à la limitation du tourisme, au développement de l’éducation, à la promotion de l’habit traditionnel, mais aussi à l’interdiction totale de la vente de cigarettes (2004).

S’il a profondément façonné le visage du Bhoutan contemporain, le BNB a eu également un extraordinaire écho à l’étranger. Contemporain des conclusions du rapport Meadows (1972) sur "Les limites à la croissance", le BNB propose en effet une alternative à une approche purement économique du développement, symbolisée par le calcul du Produit Intérieur Brut (PIB), dont on découvre aujourd’hui les effets destructeurs. Il a inspiré plusieurs indicateurs similaires comme le World Happiness Report, qui établit régulièrement un classement de 156 pays en fonction de leur niveau de bonheur. Le 20 mars a été institué par l’Organisation des Nations unies comme la Journée Mondiale du Bonheur National Brut.