Entretien avec Rachel Lang, réalisatrice 

QUEL RAPPORT EST-CE QUE VOUS ENTRETENEZ AVEC L’ARMÉE ?

Je suis cinéaste avant tout. Mais c’est vrai que j’ai un rapport particulier avec le milieu militaire. La vie c’est parfois une histoire de hasard, et à 19 ans, alors que je voulais partir en voyage au Brésil, en cherchant un petit boulot pour payer le billet d’avion, je suis tombée sur une annonce de recrutement qui proposait une formation initiale pour devenir soldat de réserve. J’ai découvert pendant 2 semaines un monde très différent du mien. Quelque chose de fort, et je me suis donc retrouvée réserviste pendant deux ans. J’ai quitté l’armée le temps de ma formation à l’IAD en Belgique. À l’issue de mes études, j’ai décidé de me réengager et de me former pour être officier. Là, un autre monde s’est ouvert encore. Pour être concret, j’ai géré pendant plusieurs années au quotidien 40 soldats de réserve affectés à différentes missions. Lorsque l’on est soldat on en quelques sorte un « corps docile » pour le reprendre l’expression de Foucault. Être Officier c’est autre chose, il y a une lourde responsabilité dans le commandement. Ces deux activités, celle de cinéaste et celle de lieutenant de réserve, ont finalement pas mal en commun. J’ai eu la chance de partir plusieurs fois en mission, sur le territoire national ou en opération extérieure. C’est pour moi un engagement citoyen, au service de la population, de mes semblables. Il y a quelque chose de très concret, de physique, de libérateur dans cette activité et dans cet engagement. Je n’oppose jamais ces deux « métiers ». Ils font de moi ce que je suis. 

COMMENT EST-CE QUE VOTRE EXPÉRIENCE DANS L’ARMÉE A NOURRI LA GENÈSE DU FILM ? 

Evidemment, je me suis retrouvée dans des situations hors du commun dans un milieu où les mots engagement, fraternité, danger, prennent un sens singulier. Je me suis posée très vite des questions sur ce qui avait amené ces femmes et ces hommes à choisir le métier des armes. Cela m’a aussi questionné plus intimement sur l’absence, le couple, l’amour. Dès ce premier stage, à l’âge de 19 ans, je me suis demandée : « Comment font les soldats de retour de mission pour retrouver l’intensité et la cohésion que l’on ressent là-bas?, Comment font-ils pour retrouver leurs compagnes ou compagnons après des mois d’absence ? ». Et puis, plus tard je me suis interrogée sur ceux et celles qui attendent le retour, comment supporter cette absence, la potentialité de la mort ou de la blessure ? 

LA LÉGION EST UN UNIVERS ASSEZ FANTASMATIQUE, QU’EST-CE QUE CELA CHANGEAIT D’AVOIR LA LÉGION ET NON PAS L’ARMÉE COMME ARÈNE ?

C’est le choix de l’extrême, déjà, pace que c’est le seul endroit où il n’y a pas de femme dans l’armée. Eux vous diront : c’est l’élite de l’armée. Je me souviens d’un documentaire où un formateur disait à un légionnaire pendant son stage commando en Guyane :« n’oublies pas que tu es plus qu’un homme, tu es un légionnaire ». 

De fait, c’était une arène éminemment cinématographique. Et cela me permettait d’ajouter une question à celle que je me posais déjà : comment quelqu’un peut s’engager volontairement à risquer sa vie pour un pays qui n’est pas le sien ? Dans la légion étrangère, il ya 152 nationalités, des hommes qui viennent du monde entier. En deux mois, ils doivent faire famille. Ils n’ont plus d’autre patrie que la Légion, d’autres frères que leurs frères d’arme, d’autre religion que l’armée. On leur donne 400 mots de français, des règles, des chants, un langage commun qui fait qu’ils vont devenir frères. Pour mon film, ça permettait d’avoir une situation extrême dans la délimitation des genres car il n’y a pas de femmes légionnaires. Du coup c’est assez binaire : il y a d’un côté les légionnaires, et de l’autre leurs compagnes ou épouses. Ces femmes, elles viennent de partout, du bout du monde, elles ont tout quitté pour se retrouver seules, déracinées, isolées, avec un mari absent. C’est peut-être une des pires configurations possibles pour le couple. Mon Légionnaire c’est un peu l’histoire de Pénélope et Ulysse. C’est un film sur le couple et je me suis rapidement dit que j’allais placer mes personnages dans le milieu le plus hostile possible : La Légion. 

COMMENT ÊTES-VOUS PASSÉE DE VOTRE PREMIER LONG MÉTRAGE « COMING OF AGE » BADEN BADEN À UN « WARDRAMA » ? 

Je pensais déjà à Mon Légionnaire en faisant Baden Baden. D’ailleurs un de mes personnages s’engage à la Légion à la toute fin du film. J’avais besoin de temps pour faire un film sur le couple. Pour faire un film peut être plus ample, sur plusieurs territoires, avec des langues différentes. Je crois quand même qu’il y a beaucoup de points communs entre les deux films. Dans le rythme, dans l’approche esthétique, et mes producteurs diraient dans une certaine forme de pudeur. Après avoir fait ce que je considère comme une comédie, évidemment, ça a été plus dur de faire un drame. Ce fut une expérience éprouvante de l’écriture au montage. 

COMMENT AVEZ-VOUS ÉCRIT CES DEUX GROUPES HOMMES FEMMES? QU’EST CE QUI LES UNIT ?

Les hommes se battent contre un ennemi invisible et les femmes se battent contre l’absence de l’être cher. Je les ai écrits comme ça, comme deux types de combats, sur deux territoires différents, face à l’absence. De ces deux types de combats différents, je n’ai envie de minorer aucun des deux. Il y a chez les hommes la force du groupe, le soutien de l’institution, et une forme de cause alors que pour les femmes c’est plus difficile de trouver un terrain commun. D’ailleurs le personnage de Céline (jouée par Camille Cottin) n’intègre jamais le groupe des épouses, elle s’exclut d’office, elle veut rester indépendante. Elle n’a pas envie de construire sa vie autour de l’absence de son mari. Il y a un seul moment de sororité dans le film, c’est la séquence d’épilation. 

EST-CE QUE VOUS POUVEZ NOUS EXPLIQUER CETTE JUXTAPOSITION DE PLANS, ENTRE MAXIME FACE AU CERCUEIL D’UN DE SES SOLDATS ET CE GROS PLAN SUR UN PUBIS FÉMININ ? 

Il y avait une construction en triangle dans les deux scènes. La triangulation des hommes d’un côté : Vlad et Johnson qui veillent le mort, et Maxime qui vient se mettre en face pour se recueillir. Et puis le triangle graphique du sexe de femme. C’était une juxtaposition de deux triangles entre la mort et « la naissance ». C’est un choix dès l’écriture pour illustrer l’impossibilité de se retrouver en tant que couple, parce qu’ils sont à 10 000 kilomètres dans ce qu’ils vivent chacun loin l’un de l’autre. D’un côté, des hommes qui pleurent un camarade mort, de l’autres des femmes qui se font belles pour le retour de leurs maris. 

DANS LA DEUXIÈME PARTIE DU FILM, VOUS CHOISISSEZ UN MONTAGE ALTERNÉ TRÈS RAPIDE DE SCÈNES DU QUOTIDIEN DES HOMMES OÙ IL EST QUESTION DE VIE OU DE MORT, AVEC CELLES  DU QUOTIDIEN DES FEMMES QUI SEMBLENT PAR CONTRASTE TRIVIALES.

J’aime ces effets de contraste entre le trivial et l’existentiel. C’est comme cela que j’ai « tissé » le film, les hommes et les femmes ne peuvent pas partager ce qu’ils vivent chacun de leur côté. Pour moi ces activités du quotidien : Céline qui se retrouve à goûter du vin lors d’un cours d’oenologie, cela raconte quelque chose sur l’institution, sur ses règles et sur la reproduction de la hiérarchie du côté des femmes. Les scènes où les épouses sont représentées dans leur quotidien ne sont pas pour moi plus légères que celles vécues par les soldats sur le terrain. Il y a une violence énorme aussi pour les femmes, elles ne sont pas sous contrat, et pourtant elles ont à assumer la totalité de la famille des mois durant … et plus encore. 

QUEL EST LE SENS DE LA SCÈNE DU REPAS AVEC LES AMIS DE MAXIME ET CÉLINE QUI MONTRE LE REGARD DE LA SOCIÉTÉ SUR L’ARMÉE ?

Il y a souvent des à priori sur le monde militaire. « La guerre c’est mal, et ceux qui la font sont des brutes ». Moi-même j’ai du souvent me confronter à ces questions, celles posées par les amis de Céline et Maxime. Pourquoi tu t’es engagée ? Quels intérêts tu défends ? Pour moi c’est assez simple : le pouvoir militaire est soumis au pouvoir politique, il y a un président élu qui décide de ce que doivent faire nos forces. Je m’engage pour mon pays, pour mes contemporains, pas pour défendre une politique. Il y a une chaîne de commandement, et chacun en est un maillon. L’armée ce n’est pas la démocratie, pour autant, cette institution est porteuse de belles choses, d’une vraie mixité sociale et de quelque chose que j’éprouve vraiment : le grade prime sur le genre. C’est assez passionnant, surtout vu du milieu du cinéma. Évidemment, il y a encore de vrais conservatismes, comme par exemple le fait qu’il n’y a pas de femmes dans La Légion, et il existe aussi des résistances de la part des officiers. Nous avons éprouvé avec mes producteurs beaucoup de difficultés à faire exister le film qui s’est fait entièrement sans le soutien de l’armée. Voir même en opposition avec certains responsables de la communication au sein de l’Etat-major. Mais encore une fois, mon sujet ce n’est pas l’armée c’est le couple, ce n’est pas les raisons de l’engagement de la France en Afrique, mais les épreuves que traversent les soldats. Ma réflexion n’est pas sur l’institution mais sur ce qu’implique d’exercer ce métier. 

VOUS AVEZ UN RAPPORT PARTICULIER À LA MISE EN SCÈNE DES SÉQUENCES D’ACTION. POUVEZ-VOUS ME DIRE COMMENTVOUS AVEZ ABORDÉ CES SCÈNES SUR LE PLATEAU ?

J’ai une connaissance physique des missions et des savoir-faire. J’avais envie de montrer ça à l’écran, tenter de faire éprouver au spectateur ce qui se passe sur le terrain. Lorsque Maxime est confronté à l’explosion d’un IED (engin explosif improvisé), qu’il subit donc une attaque ennemie, il doit respecter les procédures, hiérarchiser ses actions, et prendre un certain nombre de décisions en fonction des renseignements dont il dispose. Ce n’est peut-être pas spectaculaire dis comme ça mais en définitive cela laisse beaucoup de place à la mise en scène et au travail du hors champs, au cinéma, et c’est exactement ce qui m’intéressait dans ces scènes « d’action ». Nous restons avec Maxime et prenons connaissance de l’évolution de la situation au fur et à mesure, pas avant lui, pas après lui, en même temps. Le rendu de ces scènes passe par le cadre et par le langage. J’ai l’impression que c’est aussi ce langage technique qui plonge le spectateur dans l’action. Et c’est là où j’ai eu beaucoup de chance de travailler avec Louis Garrel, car j’ai le sentiment que les émotions qui le traversent passe par tout son corps. 

COMMENT AVEZ-VOUS PENSÉ LES SCÈNES DE GROUPE ENTRE HOMMES PAR RAPPORT À CELLES ENTRE FEMMES ?

J’avais envie que même s’ils étaient sur un territoire commun, les groupes s’opposent ou se nourrissent de l’absence de l’autre. Chez les hommes, il y a toujours quelque chose qui souligne la cohésion : les chants, les exercices physiques, l’uniforme, le maquillage camouflage. La scène du jogging et l’exercice de nuit quand ils traversent la rue se déroulent dans le même endroit : juste devant le lotissement des femmes. Même quand ils sont dans leurs foyers, ils ne sont pas là, ils sont dans la rue. Je voulais montrer que ces hommes sont toujours rattachés à la famille Légion, qui est plus forte que la famille nucléaire. Cette structure et cette organisation en fait des frères. Alors que pour les femmes, il n’y a pas cet équivalent, il n’y a pas les chants, il n’y a pas le sport, rien qui va en faire une famille. Le club des épouses est lui aussi organisé par le régiment. Donc la sororité, quand elle existe, elle est gérée par le personnage de Soumeya (jouée par Naidra Ayadi). 

POURQUOI CE CHOIX DE TITRE ET POURQUOI L’INSCRIRE SUR LA PEAU DE NIKA ?

Les tatouages ont une force symbolique très fortes dans la légion.Les hommes marquent leur appartenance à la légion à même la peau. Et je voulais donc qu’il y ait un équivalent chez les femmes : que l’une d’elle s’approprie ce symbole. Cela m’a été aussi inspiré des rencontres faites pendant la phase de documentation du projet. L’une des épouses que j’avais rencontré s’était elle-même fait tatouer « Mon Légionnaire » sur les reins. Je trouvais le symbole fort, puissant, au-delà même de la résonnance avec la chanson de Marie Dubas fabuleusement interprétés par Piaf et Gainsbourg (très subversivement de la part de ce dernier). En tant que scénariste, on puise toujours dans le réel, et j’ai eu la chance de rencontrer beaucoup de ces femmes et de ces hommes, et c’est leurs histoires qui ont formé l’imaginaire du film, plus que d’autres oeuvres cinématographiques, musicales ou littéraires. 

COMMENT AVEZ-VOUS TRAVAILLÉ L’HÉRITAGE DE BEAU TRAVAILDE CLAIRE DENIS ?

C’est évidemment une des questions qui revient sans cesse lorsqu’on fait un film sur la Légion. Je suis extrêmement admirative du travail de Claire Denis. Pour moi, Beau Travail est un film majeur du cinéma français contemporain. Mais Mon Légionnaire n’a rien à voir avec BeauTravail. Je ne me suis jamais positionnée, j’ai tenté de ne jamais me comparer à cette figure tutélaire en écrivant le scénario car cela pouvait être vertigineux. Vous me posiez juste avant la question du titre, en en parlant avec vous, je prends conscience que le titre Mon Légionnaire renvoie étrangement au fantasme alors que mon film s’intéressait concrètement au métier de légionnaire. Le titre du film de Claire Denis Beau Travail renvoie à quelque chose de très concret alors que justement le film traite beaucoup du fantasme sur la Légion comme si les deux films étaient construits en symétrie…. Cela laisse songeur sur les processus inconscients mis en oeuvre lorsque l’oncrée, lorsque l’on écrit. Je dois avouer que pour moi le seul vrai hommage au merveilleux film de Claire Denis c’est Grégoire Colin qui joue le chef de corps dans mon film. 

DEUX SCÈNES PEUVENT FAIRE LA CONTINUITÉ ENTRE VOTRE FILM ET CELUI DE CLAIRE DENIS : CELLE DE LA BOITE DE NUIT QUI POURRAIT ÊTRE VU COMME UNE CONTINUATION DE LA SCÈNE MYTHIQUE OU DENIS LAVANT DANSE SEUL ET LA SCÈNE DE LUTTE QUI SE RETROUVE À LA FIN DE MON LÉGIONNAIRE ?

Cette scène de Danse est une des plus belles scènes du cinéma ! Denis Lavant y est envoutant, elle agit en moi comme une transe. Encore une fois vous aurez peut-être du mal à y croire mais ces deux parallèles sont totalement inconscients de ma part. Le moment en boite de nuit vient de mes repérages à Calvi en Corse où les légionnaires étaient interdits de bars, parce qu’il y avait eu trop de bagarres, et ils avaient donc uniquement le droit d’aller dans un établissement de nuit tenu par des serveuses brésiliennes. Quant à la scène de lutte, elle vient d’échanges avec d’anciens légionnaires qui m’ont raconté leurs entrainements physiques et cet exercice de lutte existe ainsi. Vous y voyez un hommage à Beau Travail et je suis honorée qu’on fasse le lien mais ce n’était pas le cas dans mon esprit. La lutte finale, c’est concret, c’est rustique, c’est un moment de cohésion, un moment fort de fraternité entre homme, entre frères d’armes. Cette dernière image qui nous laisse, cette étreinte qui est un « hug », signifie avant tout qu’ils forment une famille. Maxime et Vladimir partagent un amour avec un grand A. 

COMMENT AVEZ-VOUS CONSTRUIT VOTRE CASTING ?

Il n’y avait aucune évidence à choisir Louis Garrel pour Maxime. Mais il avait l’âge et la carrure. Je l’ai donc, sur les conseils de ma directrice de casting, Kris Portier de Bellair, rencontré. Alors que rien ne le rattachait à cet univers, Louis a tout de suite brillé par son intelligence du texte, sa capacité à incarner les mots de Maxime, tout de suite, sans filtre. C’est l’un des meilleurs acteurs de sa génération. Il fallait qu’il se donne les moyens d’incarner Maxime. Je l’ai fait travailler dur (rire) pour le sortir de l’image très germano-pratine qui lui colle à la peau. Il fallait tendre un peu son corps pour qu’il ne marche plus comme un Parisien amoureux avec un livre dans sa poche. Il a eu un coach sportif et un coach militaire pendant six mois. Dans la légion, et particulièrement chez les parachutistes, les hommes sont capables de sauter avec deux fois leurs poids sur les épaules, et marcher 50 km avec armes, munitions, et paquetage. Pour le film, il a dû se transformer physiquement, se mettre à niveau. Cela a été un véritable plaisir de travailler avec lui. Pour Céline, je voulais une femme forte, indépendante, libre. Dès ma première rencontre avec Camille Cottin, j’ai tout de suite su qu’au-delà de sa capacité à jouer cela, c’est ce qu’elle était. Évidemment, c’est un couple assez inattendu. Ils n’avaient jamais travaillé ensemble, mais tout de suite ça a été une évidence. Ils ont été extrêmement bienveillants envers Ina Maria Bartaité que j’avais choisie en amont pour le personnage de Nika. 

COMMENT AVEZ-VOUS DÉCOUVERT CETTE COMÉDIENNE ET SON PARTENAIRE ALEKSANDR KUZNETSOV ?

Aleksandr Kuznetsov, je l’avais vu dans LETO à Cannes. C’est une figure montante du cinéma russe, et ses essais m’ont tout de suite laissé penser qu’il serait parfait pour incarner Vlad, entre force et fragilité. Pour Ina, c’est le fruit du hasard : c’est en cherchant un couple issu des pays de l’est (car la majorité des légionnaires viennent de ces régions) que mon producteur Jérémy Forni est tombé sur un film de Sharunas Bartas et y a découvert sa fille, Ina Marija (dont la mère, Katarina Golubeva, est l’une des héroïnes du cinéma indépendant des années 80). Dès notre première rencontre, j’ai eu un crush pour elle. C’est une comédienne qui est dans le tout petit, dans le contenu, dans le geste minuscule, dans le détail. Un des plus beaux moments de ce tournage pour moi, c’est le moment du baiser entre Nika et Thomas. On était dans une petite pièce, peu nombreux, il y avait une situation, un morceau, un lieu et une seule action : Nika devait embrasser le jeune homme corse. On a tourné la scène plusieurs fois et elle ne l’embrassait jamais ! Et à un moment je lui ai dit, « il va quand même falloir l’embrasser ! » Et là c’était magique. C’est peut-être le seul vrai moment charnel du film.

QUEL EST LE RÔLE DU LANGAGE DANS LA CONSTRUCTION DES RAPPORTS ENTRE LES LÉGIONNAIRES MAIS AUSSI DANS LES COUPLES ?

Le langage des légionnaires structure l’arrivée des hommes qui partagent tous les mêmes mots. Le langage les met à égalité. Et puis il y a le langage militaire, hors légion, qui est celui de la rigidité, c’est une langue factuelle, précise, technique. Maxime, qui n’est pas un légionnaire mais un officier français s’insère dans la Légion par ces codes langagiers. Le langage permet de faire famille et les mots deviennent la meilleure arme. D’ailleurs, Maxime et Céline s’en sortent dans leur couple parce qu’eux ont les mots, alors que les deux jeunes russes c’est plus difficile : ils n’arrivent pas à mettre des mots sur leur douleur. Leur scène de rupture est muette. 

FINALEMENT QUI S’EN SORT DANS LE FILM ?

C’est ambiguë. On reste en suspens sur ce couple Maxime-Céline, au fond on ne sait pas comment ils vont s’en sortir. Pour moi, Nikas’en sort. Elle se libère. Elle va porter le poids de la mort de Vlad mais elle s’est affranchie, elle s’est émancipée. Elle a eu le courage de choisir ce qui lui convient. Elle a compris ses désirs. 

MON LÉGIONNAIRE A ÉTÉ SÉLECTIONNÉ À LA QUINZAINE DES RÉALISATEURS CETTE ANNÉE. QU’EST-CE CETTE PRÉSENTATION À CANNES INCARNE POUR VOUS ? 

La présentation du film à Cannes est une grande joie en perspective, surtout en cette période particulière qui a vu pendant plus d’un an tous les festivals annulés. La projection à Cannes - qui sera la première - promet d’être chargée en émotion. Beaucoup de cinéastes que j’admire depuis l’adolescence sont passé.e.s par la Quinzainedes Réalisateurs : Nagisa Oshima, Lucian Pintilie, Chantal Akerman, Jim Jarmusch, Michael Haneke, Claire Simon, Maurice Pialat, CélineSciamma, Frédérick Wiseman, Arnaud Desplechin, Claire Denis…

Mais lors de cette projection, je penserai d’abord à Ina Marija Bartaité, la comédienne qui incarne le personnage principal féminin de mon film, Nika, disparue en avril dernier dans un accident de la circulation à tout juste 25 ans. Je penserai aussi à toutes les familles de légionnaires que j’ai rencontré pendant l’écriture du film et qui m’ont raconté leurs parcours. 

Entretient réalisé par Iris Brey

 

(Dossier de presse)