Entretien avec Melati Wijsen, activiste

Quelle image de Flore Vasseur vous vient immédiatement à l’esprit lorsque vous pensez à elle et votre relation ?

En rencontrant Flore pour la première fois, j’ai eu le sentiment de parler à une personne que je connaissais déjà : l’entente a été immédiate, tout m’a paru simple, évident. En avril 2016, Flore avait fait le voyage jusqu’à Bali pour réaliser un documentaire consacré au combat pour l’interdiction des sacs plastique que je menais avec ma soeur, et à cette époque, des équipes de tournage, nous en rencontrions quasiment toutes les semaines. Mais ce tournage-là avait une saveur particulière : pour Flore, il ne s’agissait clairement pas d’un travail comme un autre. C’était beaucoup plus, et de manière générale, tout ce qu’elle entreprend est « beaucoup plus ». Il y a quelque chose de l’ordre du combat dans sa façon d’avancer. Je devais avoir 15 ans lors de cette première rencontre qui m’a énormément marquée. 

En quoi et comment ce sentiment de « proximité » immédiate entre vous deux a-t-il été déterminant pour la suite de l’aventure ? 

Dès cette première fois à Bali, je me suis aperçue que Flore et moi continuions à discuter bien après le tournage, hors caméra, alors même que nous venions de passer deux heures devant la caméra. Dans la rue, au café, nous n’arrêtions jamais, nous avions tant de sujets sur lesquels échanger. C’est cette avalanche de paroles croisées qui m’a laissé penser que nous allions devenir très amies. 

Flore est habitée par une obsession : permettre à votre voix d’être entendue, et entendue fidèlement. Lorsqu’elle interviewe une personne, elle prend beaucoup de temps, revient plusieurs fois sur des points dont vous ne saisissez pas forcément l’importance, s’assure que vous avez vraiment pu vous exprimer comme vous le souhaitiez. Pour décrire sa présence face à la personne qu’elle questionne, je parlerais d’« active listening », une écoute active. Son art d’écouter et ses attentes vous poussent à être meilleur face à elle. C’est d’autant plus galvanisant que nous ne sommes pas de la même génération. Que Flore mette autant d’énergie à aller capter la parole de jeunes activistes partout sur cette planète est, pour la personne de 20 ans que je suis, quelque chose de très émouvant. 

Vous n’étiez pas habituée à cette qualité d’écoute ?

Lorsque le premier tournage pour BIGGER THAN US a eu lieu, au printemps 2019, j’étais en pleine période de découragement, de frustration, et sans doute en proie à une forme de burn out. Il s’était passé deux années depuis notre première rencontre, et cette période d’investissement militant total m’avait laissé exsangue. Et d’autant plus que, dans ma lutte pour l’interdiction des plastiques en Indonésie, j’avais le sentiment que les choses n’avançaient pas assez vite… En me proposant de m’embarquer dans BIGGER THAN US, Flore a réveillé quelque chose en moi, elle m’a redonné la foi et l’énergie. Le tournage du film et tous ces déplacements à l’autre bout du monde sont venus répondre à un sentiment de solitude que je sentais grandir en moi. D’un coup, il ne s’agissait plus seulement de moi, de mes frustrations, mon impatience, ma fatigue, mais bel et bien de quelque chose d’universel, un élan collectif, quelque chose à fabriquer ensemble, à raconter ensemble. 

Le propos du film comme son titre sont d’ailleurs très clairs : il s’agit, pour chaque intervenant, de s’inscrire dans quelque chose « de plus grand »... 

Exactement. Le film est plus grand que nous, il nous dépasse, il fait partie d’un mouvement. Je garde le souvenir de quelques moments, pendant les tournages, où je me mettais en retrait, par exemple à l’occasion d’une pause repas. À distance, j’observais Flore, l’équipe de techniciens, et puis aussi ces jeunes gens remarquables que sont Winnie, Rene, Xiuhtezcatl, les« personnages » du film. Et alors je me disais, un peu déstabilisée : pourquoi moi ? Pourquoi suis-je là ? Que suis-je censée faire parmi toutes ces personnes ? Or la réponse était simple et me ramenait à beaucoup de modestie : je devais juste rester concentrée sur « the bigger picture », c’est à dire le projet humain de ce film, qui est un film choral, et ne jamais mettre d’ego dans ma façon de me positionner. 

Pendant les tournages, Flore et moi avons cheminé et progressé ensemble. Nous avons une relation très honnête et directe, rendue possible par un profond respect mutuel. Nous nous disons tout de manière archi franche, et nous avons même eu des prises de bec frontales. Mais c’est une chance : peu de gens sont capables de faire ça, de rester aussi honnêtes dans la manière de se dire les choses, même dans une situation de désaccord. Nous avons deux fortes personnalités, mais qui se sont fondues dans ce projet et cet élan collectif plus grand que nous.

En vous rendant dans chacun des pays où avaient lieu les tournages, votre état d’esprit était-il toujours le même ?

J’ai pris une énorme claque lors du premier tournage au Liban. J’avais de fortes attentes, et je sentais déjà, sans l’avoir rencontré, une grande complicité avec Mohamad. Or, juste après notre arrivée, nous avons appris que Mohamad était bloqué en Suède : on ne le laissait pas venir jusqu’au Liban en raison d’un problème de visa - problème qui s’est ensuite solutionné. En réalisant que son statut de réfugié syrien l’empêchait de voyager aussi librement que moi, je me suis effondrée. J’avais fait des heures d’avion, j’étais sur place, heureuse, libre…et lui ne l’était pas. C’était un choc terrible. D’un coup, toutes ces questions de nationalité, de passeport, d’idendité m’ont sauté au visage, et cette expérience a fait exploser la petite bulle de confort dans laquelle je flottais… Finalement, nous avons pu tourner avec Mohamad,et j’ai trouvé en lui une sorte d’âme soeur. De retour vers Bali, je n’ai pas pu fermer l’oeil dans l’avion, j’ai noirci des pages de carnets de notes - ce que j’ai également fait plus tard, en rentrant de chaque voyage. 

Après cette première expérience au Liban, mon approche de ces voyages a changé. Dans l’avion vers le Brésil, l’Ouganda, la Grèce, j’ai toujours essayé de faire le vide. D’organiser mes pensées pour n’avoir aucune attente. Je lisais les notes et la documentation que la production m’avait données, mais vers la fin du vol, je fermais les yeux et laissais le vide et la sensation d’inconnu prendre toute la place. 

Dans quel pays vous êtes-vous sentie le plus « loin de tout », loin de chez vous, loin de ce que vous connaissez ?

Au Malawi, en compagnie de Memory, qui est une jeune femme au courage sidérant dans un environnement où la voix des femmes est tellement minorée. Je crois que cette séquence dans le film montre bien mon admiration et mon émotion pour ce qu’elle fait. Elle dégage beaucoup de puissance. J’ai souvenir d’un trajet en voiture avec elle, en route pour le parlement du Malawi. Comme elle portait des talons pour l’occasion, elle les a retirés et a conduit les pieds nus. Ce simple petit moment m’a tellement marquée… Dans un autre registre, la rencontre avec Mary, cette jeune Anglaise qui porte secours aux migrants sur l’île de Lesbos, m’a également transformée. Elle est la personne la plus tournée vers les autres que je connaisse, l’égoïsme est une notion qui lui est totalement étrangère, et cela m’a fait grandir. J’ai appris tellement pendant ces voyages : étape par étape, je me suis laissé gagner par des sujets que je n’avais pas eu le temps d’appréhender dans ma vie, la question des migrations, l’accès à l’éducation, le combat pour l’émancipation des femmes, l’alimentation, la grande pauvreté… 

En plus d’une connaissance désormais plus intime de ces sujets cruciaux, universels,qui y sont abordés, que vous aura apporté le film ?

Il a fait renaître en moi le sens du dialogue profond, la rencontre au sens le plus humain, le plus complet. J’ai reçu une éducation où ces valeurs étaient centrales : prendre le temps d’aller vers l’autre, prendre le temps d’écouter quelqu’un qui n’a pas le même vécu que vous. Mais cet appétit de connaissance s’est un peu estompé à mesure que mon travail d’activiste en Indonésie prenait toute la place. Au risque de faire les choses de manière un peu mécanique… Le film m’a ramenée à ça, à ce plaisir et cette nécessité. BIGGER THAN US a un impact sur moi tous les jours. La pandémie aurait pu nous contraindre à nous cloîtrer, nous replier, mais avec Youthtopia, l’organisation au sein de laquelle je milite en Indonésie, nous avons fait exactement l’inverse, multipliant les espaces de parole, les séminaires en ligne, les conférences via écrans. Ce n’est évidemment pas idéal, mais ça permet quand même d’avancer.

A quel moment le film sera-t-il succès à vos yeux ?

Il sera un succès si nous constatons que les gens qui le voient se sentent investis d’un pouvoir.S’ils se disent qu’eux aussi, ils peuvent agir, qu’ils ont un rôle à jouer, même modeste, et qu’il ne tient qu’à eux de se mettre en mouvement. Le film dit ça, il nous dit que chaque personne devrait s’inspirer de ces jeunes gens pleins de vie et de courage que Flore et son équipesont allés rencontrer. Ces garçons et filles sur qui la peur ne semble pas avoir de prise se sont mis en mouvement très jeunes, parce qu’ils savent que le temps est compté. J’espère qu’ils seront sources d’inspiration pour le plus grand nombre.

Propos recueillis par Emmanuel Tellier

(Dossier de presse)