Entretien avec Marc Dugain 

L’action d’Eugénie Grandet se déroule sous la Restauration, mais sa résonance est très actuelle ! C’est l’histoire d’une femme captive qui marche vers sa liberté...

C’est en relisant Eugénie Grandet que j’ai été frappé par sa résonance avec notre époque. L’envie de l’adapter en accentuant sa portée actuelle est ainsi née. Balzac a une façon très particulière de parler des femmes, dont on sent qu’il est profondément admiratif, et chacun de ses livres est une occasion de dénoncer leur condition. Au début du XIXe, les femmes sont littéralement asservies aux hommes, à leur volonté, prises dans un étau entre tâches peu gratifiantes et principes religieux, mariées le plus souvent contre leur gré. Quoi qu’elles fassent, elles se heurtent à la seule volonté des hommes.

Quels furent vos partis pris d’écriture ?

J’ai ciblé les scènes du livre que je voulais garder et celles que je voulais laisser de côté. J’ai dessiné un patchwork, puis je me suis mis à écrire de manière fluide et presque automatique, guidé par l’importance que je donnais à tel ou tel passage et en toute liberté. Il me fallait adapter la langue de Balzac pour un public d’aujourd’hui afin qu’elle ne paraisse pas trop désuète. C’est un travail auquel je suis habitué, car nous avions rencontré la même problématique avec Chantal Thomas pour l’adaptation de L’Échange des princesses. J’aime beaucoup la langue de cette époque, sa musique et la richesse de son vocabulaire, mais on ne peut pas en garder le côté qui, aujourd’hui, paraît désuet, d’où la nécessité d’en faire une traduction à la fois moderne et respectueuse de son histoire.

Comment avez-vous résolu la question du point de vue de la narration ?

C’était la difficulté. Chez Balzac, le récit est mené du point de vue omniscient. J’ai opté pour deux points de vue complémentaires : celui du père Grandet et celui d’Eugénie. J’ai accentué ce parti pris au montage en ôtant des scènes dans une radicalité assumée.

C’est un film plus naturaliste que romanesque...

Eugénie est amoureuse de l’amour avant même de l’avoir rencontré. Charles est un objet de sublimation. Elle est délirante, d’une certaine façon, dans sa manière de s’extraire du réel. C’est la part romanesque de cette histoire, mais ce film est surtout une étude de mœurs dans la droite lignée de ce que voulait faire Balzac.

Les hommes de cette histoire sont tous emprisonnés par les règles sociales. Paradoxalement, les femmes ont un regard plus sage sur l’existence et parviennent, elles, à s’évader par l’esprit...

Les hommes chez Balzac sont toujours empesés, prisonniers de leurs petits intérêts; les femmes sont plus dignes et souvent plus intelligentes. On en a une illustration avec Madame Grandet, jusque-là effacée et discrète et qui, sur son lit de mort, dispense une finesse d’analyse surprenante.

Eugénie est confinée par son père. Quand elle demande au prêtre au début : « Est-ce pécher d’attendre un grand amour ? », avec la culpabilité afférente à la question, cela reflète l’état d’esprit des femmes de l’époque. Ce qui est intéressant dans cette histoire, c’est la façon dont Grandet use de la religion pour asseoir son pouvoir. Grandet ne croit pas en Dieu. C’est un révolutionnaire, un sans-culotte, mais il se sert de l’Église pour asservir sa femme et sa fille. Quand il réalise que sa fille ne va plus à la messe, il la traite de folle, car cette émancipation va contre son intérêt. Eugénie Grandet, c’est l’histoire d’une prise de pouvoir par la religion, par l’argent, par tous les moyens. Le père Grandet est la personnification du patriarcat, comme mode de domination masculine qui s’épanouit aux débuts du capitalisme.

Votre film donne à éprouver un rapport au temps ralenti, qui contraste grandement avec notre époque actuelle...

Je me suis battu pendant le tournage et le montage pour que ce film garde son rythme propre. Ce temps ralenti, c’est son âme. Eugénie s’ennuie profondément. Son père ne la laisse pas lire le soir ; la journée, elle fait de la couture devant une fenêtre… Cette façon d’exercer le pouvoir de Grandet, qui impose l’ennui à sa fille, est au cœur du film. Il me fallait donc faire éprouver ce temps qui s’écoule, ce qui n’a rien d’évident aujourd’hui, où les gens ont un rapport au temps tout autre.

Vous esquissez une lecture d’ordre psychanalytique lorsque Mme Grandet, sur son lit de mort, dit à Eugénie que son père la veut pour lui tout seul...

Nous en avons beaucoup discuté avec Olivier Gourmet. L’avarice de Grandet ne peut pas tout expliquer de son comportement avec sa fille, c’est un prétexte. Cette histoire ne va pas jusqu’à l’inceste, mais il y a l’idée d’une volonté de pouvoir absolu exercé par un père sur sa fille. C’est sa fille unique et il la veut pour lui seul. Cette idée se retrouve souvent dans les comptes rendus de procès pour inceste, mais Balzac ne l’aborde pas et il n’était pas question de le trahir à cet endroit. J’ai préféré garder l’idée de la folie possessive.

À travers le rapport névrotique de Grandet à l’argent, ce roman raconte aussi les débuts du capitalisme...

Il existe des pères Grandet dans nombre d’entreprises encore aujourd’hui ! Pour eux, le gain ne suffit jamais. C’est un des aspects modernes de cette histoire, avec la domination du patriarcat - et les deux sont liés.

On sait aussi qu’il existe un lien entre le capitalisme galopant et la crise écologique actuelle. Eugénie, dans votre film, est le seul personnage qui entretient un lien profond à la nature, et l’on sent, en filigrane, votre ferveur écologiste...

Cet aspect m’importe beaucoup. J’ai grandi dans l’éveil à la nature et dans un respect profond pour ce qui n’est pas proprement humain. La destruction de l’environnement est liée à la cupidité, qui est centrale dans le film. Grandet est insatiable, profondément destructeur, alors qu’Eugénie trouve dans la nature une sorte de réconfort et d’élévation. Elle a une forme de spiritualité qu’elle se crée en dehors du carcan religieux, alors que son père est l’archétype du matérialiste obsessionnel.

Par exemple, dans la scène des peupliers où le père Grandet parle d’argent avec Cruchot, je trouvais intéressant de baisser progressivement le son des dialogues entre le notaire et le tonnelier, qui ne se préoccupent que de chiffres. Je ne voulais pas de musique pendant cette séquence, de sorte qu’on entende le murmure de la nature. Elle ne se remet à écouter son père et le notaire qu’au moment où Grandet dit quelque chose de très violent la concernant. Là, le lien à la nature est rompu, et c’est très symbolique.

Mais on ne peut pas en garder le côté qui, aujourd’hui, paraît désuet, d’où la nécessité d’en faire une traduction à la fois moderne et respectueuse de son histoire.

D’où vient votre goût pour les films d’époque ?

De mon goût pour l’Histoire parce que j’ai toujours pensé qu’il était bon de savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va. Les films qui m’ont marqué quand j’étais jeune étaient des films en costumes ; ça allait de nanars avec Jean Marais à Barry Lyndon ! Je trouve que reconstituer l’Histoire, ce voyage dans le temps, est une des magies du cinéma, qui a son esthétique propre. C’est aussi une façon de dialoguer avec les morts, de leur donner un supplément de vie. C’est une expérience presque spirituelle. Il y a aussi une vertu éducative à cela : les reconstitutions historiques sont une belle façon d’entrer dans l’Histoire pour les jeunes générations. J’espère qu’Eugénie Grandet sera vu dans les collèges et lycées.

Votre lumière sculpte les visages et fait penser aux tableaux de Georges de La Tour...

Comme pour L’Échange des princesses, j’ai travaillé avec Gilles Porte, qui est un artiste de la lumière. La grande contrainte sur ce film tenait au fait que de nombreux plans étaient tournés à la bougie. Or nous n’avions pas énormément de moyens. Penser que l’argent peut vous sauver est un énorme malentendu. Il y a des inconvénients à tourner avec un petit budget, bien sûr, mais on est aussi plus libre et cela force à aller à l’essentiel.

Votre lumière et vos cadres soulignent la pureté du visage de Joséphine Japy...

Joséphine Japy n’a ni un visage de victime ni un visage de rebelle. C’est son jeu qui donne la force à son personnage. Je ne voulais pas d’une actrice dont le physique dise tout d’emblée et elle s’est remarquablement servie de cette liberté.

Olivier Gourmet a une façon impressionnante d’investir l’espace. En outre, il dégage une humanité telle que les personnages qu’il incarne ne peuvent être entièrement condamnés...

J’avais travaillé avec Olivier Gourmet sur L’Échange des princesses et j’ai immédiatement pensé à lui en relisant Eugénie Grandet. Il exprime très bien la brutalité, la roublardise et le côté terrien du personnage, avec un véritable charisme. C’est un acteur naturel, instinctif et un homme sensible.

Valérie Bonneton est inattendue dans le rôle de la mère Grandet...

Elle a un registre étonnant. Il est vrai qu’on la voit beaucoup dans des comédies, mais elle a une grande présence dans le drame. Elle peut naviguer d’une tonalité à l’autre avec beaucoup de liberté et très peu d’a priori. Elle dégage, elle aussi, une grande humanité.

Comment avez-vous constitué le reste de la distribution avec tous ces visages peu coutumiers du grand écran ?

La plupart sont des comédiens formés à la Comédie-Française comme Bruno Raffaelli, Nathalie Bécue, Pierre-Olivier Scotto et Jean Chevalier, dont c’était le premier rôle au cinéma. Charles est joué par César Domboy, qui tourne depuis plusieurs années dans la série américaine Outlander. César dégage une douceur romantique et il a un jeu très sûr.

Votre mise en scène donne du relief aux décors, aux étoffes et aux accessoires, comme si vous cherchiez à faire éprouver ce qu’était le présent au XIXe siècle...

Je suis exigeant sur les décors et sur leur authenticité. J’ai travaillé avec la décoratrice et le directeur de la photo sur la base de tableaux de l’époque. Nous avons fait le pari de décors naturels plutôt que de travailler en studio.

Comment avez-vous réfléchi au son de ce film ? On y entend le vent, la pluie... Il y a aussi cette jolie scène où Eugénie écoute les pas de Charles à l’étage au-dessus de la chambre...

Le son est très important en dehors de la musique et il est parfois occulté par celle-ci. J’aime bien les sons naturels et justement l’authenticité qu’ils donnent à la période.

La musique est mélodieuse et dosée avec parcimonie. Comment avez-vous guidé votre compositeur ?

La musique peut être dangereuse dans un film par sa façon de remplir des vides, de souligner des émotions jusqu’au pléonasme, d’annoncer ce qui va suivre. J’en voulais donc peu, mais posée aux bons moments. J’ai travaillé avec Jeremy Hababou, qui est un ancien parachutiste franco-israélien devenu compositeur. C’est un garçon très sensible ; il a parfaitement saisi ce que je voulais. Je souhaitais un thème dominant. Jusqu’à la toute fin du montage, j’ai ôté de la musique pour qu’il ne reste vraiment que le strict nécessaire. Encore une fois, je souhaitais que les sons de la nature dominent et constituent la vraie musique du film. En outre, à l’époque, les gens n’écoutaient pas de musique chez eux, sauf les très riches familles. Cela correspond aussi à une réalité.

Le mot « harmonie » est un des derniers prononcés par Eugénie à la fin. Ce film est-il, en filigrane, un manifeste pour un monde plus juste ?

L’harmonie, on y accède lorsqu’on a trouvé la juste distance avec les autres. Eugénie a les moyens de trouver cette distance. À la fin, elle devient une femme libre par le jeu de l’action contradictoire de son père, qui, par possessivité et avarice, n’a pas voulu la marier. Finalement, Grandet rend service à sa fille : en la contraignant, il la libère. Eugénie se détache de cette société asservie à l’argent, et elle retrouve un lien avec la nature, qui est un rapport que l’Homme n’aurait jamais dû rompre à ce point. Dans la scène finale, elle se lève avec légèreté devant le notaire accablé par son mépris de l’argent et elle se rend à la fenêtre pour évoquer son projet de voyager et revenir ensuite chez elle, vivre en harmonie avec la nature. Ce n’est pas dans le livre, mais j’aimais cette fin. En se débarrassant d’une partie de sa fortune, Eugénie allie la sobriété et un état de conscience élevé. C’est ce qu’on peut souhaiter à tout le monde.

C’est un film optimiste ! Et d’une certaine manière s’y déploie un manifeste pour une humanité plus responsable, où les femmes imposent leur raison.

 

(Dossier de presse)