Entretien avec Massoud Bakhshi, réalisateur 

 

D’OÙ VIENT L’IDÉE DE CE FILM ? 

Après la sortie européenne de mon premier film, Une famille respectable, j’ai eu de gros problèmes dans mon pays liés à son caractère très frontal. Des plaintes ont été déposées contre moi et contre le producteur alors que le film n’est jamais sorti en Iran ! Des gens réclamaient ma pendaison dans la presse… C’était absurde et effrayant… J’ai donc vécu une longue période d’attente avant de faire un deuxième film. J’avais déjàen tête l’histoire d’une femme condamnée à mort pour avoir tué son mari. J’y décrivais tous les événements depuis la rencontre, le mariage temporaire, les conflits avec le mari et la famille du mari, en particulier sa fille. L’attente tourmentée que j’ai subie a enrichi mon récit d’une dimension plus personnelle : je comprenais cette femme condamnée. Attendre un verdict et subir une punition alors qu’on ne connait pas précisément sa faute et ses conséquences, c’est douloureux. 

D’OÙ VOUS EST VENUE L’IDÉE DE CE SHOW TÉLÉVISÉ ? 

Des émissions de téléréalité similaires existent bel et bien dans mon pays… Elles mettent en scène, et en jeu, le pardon de condamnés sous différentes formes. L’émission qui m’a particulièrement inspiré existe depuis une dizaine d’année, c’est un des grands succès de la programmation du mois du Ramadan en Iran. Un ami qui connaissait mon projet de film m’a conseillé de la regarder. J’ai été bouleversé : la vie et la mort d’un être comme sujet d’un show télévisé en direct ! Cette émission a inspiré le show du film que j’ai baptisé de manière satirique Le plaisir du pardon. 

ET LE TITRE DU FILM ? 

Yalda est une fête zoroastrienne qui marque le début de l’hiver, la nuit la plus longue de l’année. Les familles se réunissent avec leurs proches et leurs amis, on raconte des histoires et on récite des poèmes de Hafez, un des piliers de la culture persane. Cette fête m’a marqué depuis l’enfance, et j’y ai vu le moment parfait pour le déroulement de mon film : une longue nuit, où tout peut basculer, le temps pour Maryam, l’héroïne condamnée à mort, de donner enfin sa version du drame. On peut trouver troublant de rapprocher une fête d’une tragédie où se décide la vie ou la mort, et c’est bien ce qui fonde les contradictions entre le producteur et la responsable de l’antenne. À l’une qui reproche à l’émission d’être trop dure et pas assez « festive », l’autre oppose sa détermination à sauver la vie de Maryam. Mona (la fille de la victime) va quitter le pays. Cette nuit de fête est la dernière chance de Maryam d’obtenir le pardon de Mona, d’où sa lutte constante pour dire sa vérité, après l’éprouvante attente en prison. 

LA LOI DU TALION ET LE PARDON SONT AU COEUR DE VOTRE FILM… 

Le talion, qu’on connaît par la formule « oeil pour oeil, dent pour dent », fait partie intégrante de la loi islamique. C’est un droit accordé à la société civile. Si la famille de la victime pardonne, il n’y a pas de mise à mort, le condamné doit purger une peine de prison en fonction du crime et acquitter le « prix du sang » à la famille de la victime. Ce prix est calculé selon des critères détaillés (il y a plus de 80 types de cas). 

La base archaïque du talion, c’est la vengeance. Mais la vengeance doit être contenue par le droit, la mort n’est jamais une solution. Aujourd’hui, des personnalités célèbres (artistes, sportifs, journalistes etc…) poussent les familles concernées au pardon et au recours au prix du sang qu’elles aident à collecter… Le taux d’exécution diminue, il a été divisé par deux en 2018, sous la pression d’une partie de l’opinion publique. La vraie solution est donc culturelle. 

MARYAM A ÉPOUSÉ NASSER ZIA EN MARIAGE TEMPORAIRE…POURRIEZ‑VOUS NOUS EN DIRE PLUS SUR CETTE NOTION DU MARIAGE TEMPORAIRE ? 

Le mariage temporaire (sigheh) est un contrat de mariage qui limite la durée du mariage d’un commun consentement. Ce mariage peut durer un jour ou bien des mois. Les époux doivent respecter cette durée. Le mariage temporaire date du début de l’islam. A l’époque, il y avait beaucoup de guerres et donc beaucoup de veuves, ainsi les hommes pouvaient avoir plusieurs femmes pour s’occuper de leurs enfants. Par ce contrat, la femme peut recevoir une somme qui est aussi négociée par consentement mutuel (ou rien du tout), mais ne peut en aucun cas prétendre à l’héritage du mari. En revanche, si un enfant est issu de ce mariage temporaire, il aura bien droit à une part d’héritage de son père. Mais il est fréquent que des hommes quittent leurs femmes « temporaires » en laissant des enfants sans nom, sans père, des « bâtards ». Des lois récentes sur le mariage temporaire essaient à présent de mieux protéger les femmes et les enfants issus de ces mariages. 

UNE LUTTE DES CLASSES SEMBLE AUSSI SE JOUER EN FILIGRANE SUR CE PLATEAU DE TÉLÉVISION…MARYAM N’EST PAS DE LA MÊME CLASSE SOCIALE QUE MONA, LA FILLE DE SON DÉFUNT MARI… 

Il y a 40 ans, à l’époque de la révolution, la société iranienne était à 30% urbaine et à 70% rurale. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Depuis l’ère dite de la « reconstruction » qui a suivi la guerre avec l’Irak, l’Iran est impacté par les bienfaits comme par les méfaits du monde néolibéral, du marché mondial, sans y être vraiment intégré. De grands changements sociologiques et démographiques affectent les campagnes et les petites villes, la culture traditionnelle bouge. Et dans cette société, il y a plus d’étudiantes que d’étudiants, les universités sont remplies par les filles. C’est dans ce contexte qu’advient la confrontation entre classes. Et c’est de ces changements que procède la venue à Téhéran de la famille de Maryam. Son père était le chauffeur de Nasser Zia, riche publicitaire et futur mari de Maryam. Il a ensuite aidé la famille à la mort du père. Il reste là quelque chose de très traditionnel. La question de classe se voit bien dans ce mariage temporaire entre Maryam et Nasser Zia. 

Maryam n’est ni une « innocente » ni une femme diabolique. J’ai écouté de nombreux témoignages de femmes condamnées à mort pour avoir tué leurs maris. On voit que ces criminelles sont aussi les victimes de leurs maris, de leurs familles,de cette société où la confrontation de classes est attisée par les rêves d’ascension sociale. À cet égard, le personnage-clé de mon film est la mère de Maryam, manipulatrice, dominatrice, et elle‑même victime de son sort et de ses ambitions. A la fin du film, Mona pardonne mais elle refuse le nom de son père à l’enfant de Maryam, et l’enfant n’héritera pas. Il y a une dimension dramatique à la voir ainsi refuser de s’abaisser devant la famille d’un chauffeur et renier son demi-frère. 

UNE GRANDE PARTIE DE VOTRE FILM SE SITUE AU SIÈGE DE LA TÉLÉVISION, AVEC UNE UNITÉ DE TEMPS, DE LIEU ET UN HUIS CLOS PRESQUE TOTAL… 

C’était une volonté assumée et ça a changé profondément le devenir du récit. Il s’agissait d’une décision délicate, qui impliquait de ne pas montrer les événements antérieurs, de ne pas développer certains faits en toile de fond, de ne pas entrer dans le détail de la loi. J’ai choisi un lieu filmique unique, sur le modèle réel, qui combine le plateau et ses coulisses, le spectacle et le drame invisible aux téléspectateurs. 

ET COMMENT AVEZ-VOUS CHOISI ET PRÉPARÉ VOS ACTEURS ? 

Pour trouver la comédienne qui jouerait Maryam, j’ai appris à mieux connaître la nouvelle génération des actrices iraniennes. Sadaf Asgari n’avait joué que dans un long-métrage et quelques courts‑métrages, mais son énergie et sa motivation pour le rôle m’ont convaincu. De plus, quand elle m’a raconté sa vie, l’histoire de sa famille, sa relation avec son père, ses expériences d’étudiante qui a toujours dû travailler pour vivre, j’ai vu qu’elle n’était pas si loin du personnage. J’ai adapté le scénario pour que Maryam ait l’âge de Sadaf. Avant le film, j’ai demandé à Sadaf de visiter des prisons et d’assister à des procès. On a visionné ensemble des documentaires et des fictions, dont mes films préférés sur le rapport mère-fille, Sonate d’automne de Ingmar Bergman et La Pianiste de Michael Haneke. 

Behnaz Jafari qui incarne Mona jouait le rôle de la mère du héros dans Une famille respectable. Elle avait aussi le rôle principal dans le film de Jafar Panahi Trois Visages. Elle a une place particulière dans le cinéma iranien, elle joue aussi au théâtre et à la télévision, elle sait s’adapter à chaque type de jeu et de spectateurs. Elle avait des idées et n’hésitait pas à parler du caractère de Mona. Au premier essai, elle est tombée par terre en pleurant. Elle m’a dit qu’elle voyait la solitude et le désespoir de cette femme. Pour moi, Mona représentait une grande bourgeoise sûre d’elle, autoritaire, manipulatrice et directe. Behnaz a apporté une autre dimension qui l’a préservée des clichés. Mona n’est pas un être diabolique, elle a sa part de contradictions et de solitude. 

Babak Karimi interprète Ayat, le mystérieux producteur du show ayant des liens avec des juges et des avocats, ce qui lui donne un pouvoir tout particulier. Babak voulait parfois jouer Ayat avec plus d’autorité, mais je lui disais que le personnage s’imposait sans avoir besoin de crier. Tout le monde l’écoute, c’est lui qui a le contrôle de tout et de tout le monde. 

EN QUOI VOTRE FILM REFLÈTE‑T‑IL LA SOCIÉTÉ IRANIENNED’AUJOURD’HUI ? 

Pour moi, tous les genres, même le mélodrame, reflètent du réel. Mais je viens du documentaire et il m’importait de croire à chaque détail du récit, que l’histoire soit ancrée dans la société contemporaine iranienne. Les rebondissements et les tournants de l’histoire, comme l’apparition de l’enfant de Maryam, la fuite de Mona, le dévoilement des faits et des calculs, tout est issu d’évènements qui se déroulent dans la réalité iranienne. Au cours de mes recherches, j’ai notamment visité une maternité de femmes prisonnières, dans une banlieue à 60 km de Téhéran. 

Quant à l’épisode de l’accident de Mona avec un motard, il a pour moi quelque chose de symbolique : il évoque l’injustice qui règne dans les sociétés de notre temps, l’affrontement entre riches et pauvres. Le motard que Mona renverse pourrait être le fils du petit vieux du studio qui circule avec un plateau de boissons, et qu’on regarde à peine. Il m’est ainsi arrivé à Téhéran de tomber sur un chauffeur de taxi de 80 ans, qui avait du mal à conduire, mais qui était obligé de travailler. Ces personnages représentent cette couche de la société, fière, qui refuse de mendier. 

Le motard que Mona renverse avec sa grosse voiture a cette fierté. Il ne manie pas l’insulte, il se met en colère parce que Mona le méprise. Dans ce monde, ce sont souvent les plus pauvres qui sont les plus fiers, les plus humains et les plus dignes. 

ET SI VOUS DEVIEZ QUALIFIER YALDA, LA NUIT DU PARDON ? 

Je dirais que Yalda, la nuit du pardon est avant tout « un film de procès » dans lequel j’invite les spectateurs à interroger leur place de juges. L’idée des étudiants du fictif « Institut d’application de la morale » invités sur le plateau a bien sûr une dimension satirique, mais elle permet aussi de renvoyer la question à la posture morale de l’Etat : Où donc est la morale de ce suspense entre vie et mort dans le kitsch et l’émotion tire-larmes, au prétexte du pardon ? Et de dire aux spectateurs : Vous êtes la morale. 

J’aimerais aussi que le film soit une réflexion sur la télévision. La distance critique, c’est de montrer comment est fabriquée et comment fonctionne, coulisses incluses, la machine de ce spectacle. Les pubs de vie idéale qui passent dans l’émission paraissent absurdes par rapport à ce qui advient dans la réalité... La télévision vend aux gens une recette de bonheur, une image de réussite sociale, recette de bonheur, une image de réussite sociale, une illusion. L’actrice qui vient réciter une poésie de Hafez est typique de ces intermèdes qui viennent casser le côté dur ou répétitif de ces émissions et le producteur doit à tout prix maintenir sa part d’audience, même si c’est au nom du pardon.

Beaucoup méprisent sans regarder ou critiquer en profondeur ce type de télévision alors que c’est une partie intégrante de notre quotidien et que des millions d’Iraniens y adhèrent. Je pense qu’il est important de montrer que ça existe. Certes, le spectacle et le kitsch sont là, mais la réalité aussi. 

COMMENT LE FILM A-T-IL ÉTÉPRODUIT ? 

La production fut difficile et compliquée. Mes producteurs, Marianne Dumoulin et Jacques Bidou de JBA Production m’avaient déjà accompagné sur mon premier long, Une famille respectable. Le financement de Yalda, la nuit du pardon a nécessité plus de 5 ans de recherche pour trouver des coproducteurs et des fonds de divers territoires, pour monter une équipe mixte d’Iraniens et d’Européens, et avoir les autorisations nécessaires pour tourner le film en Iran. Sans l’accompagnement de Jacques et Marianne, je n’aurais pas pu faire ce film. 

PARLEZ-NOUS DU TOURNAGE. 

Mon parcours de documentariste me faisait désirer un vrai studio de télé, pour la préparation, les répétitions et le tournage. J’ai fait des recherches de décors pendant près d’un an, mais comme la télé est de la production industrielle, il n’y a jamais de régie disponible. On a donc décidé de reconstruire entièrement un studio de télé, régie incluse. Le décor a été fabriqué puis installé dans un théâtre, construit il y a quelques années, qui n’est pas dans le centre de Téhéran comme les autres, et donc un peu déserté. 

Mon équipe était composite entre techniciens iraniens, qui travaillent peu en dehors du pays ou des pays limitrophes, et techniciens européens. Le mélange a été enrichissant pour tous, l’équipe s’est montrée soudée et extrêmement solidaire du projet, je lui dois beaucoup. Nous avons souvent tourné de nuit. Il s’agissait constamment de conserver la cohérence temporelle de l’action, la continuité de l’espace, de rechercher l’effet du temps réel de l’histoire. 

Les coulisses sont en mouvement, agitées, étouffantes, sombres, filmées à l’épaule près des personnages, et le show est lumineux et coloré, posé, dans le kitsch du bonheur prescrit. C’est un travail de contraste et de distance. 

POURRIONS-NOUS CONSIDÉRER QUE YALDA, LA NUIT DU PARDON SE TERMINE SUR UN HAPPY END ? 

De quel happy end s’agit-il ? Désormais, Maryam ne retrouvera que du malheur dans cette société. Si en ce monde la moralité semble morte, il faut en construire une nouvelle, qu’on appellera « humanité » si on veut, où le pardon consiste à se mettre à la place de l’autre. Plutôt qu’un rebondissement émotionnel, j’ai choisi de montrer, de loin, des voitures qui prennent des directions différentes dans la nuit. Des destins se séparent, à nous d’imaginer les longues nuits qui vont suivre. 

Propos recueillis par Marie-Pierre Duhamel, 2019 

 

(Dossier de presse)