Entretien avec Dan Levy, compositeur

Entretien avec Dan Levy, compositeur

Avec Olivia Merilahti, Dan Levy fonde le groupe The Dø en, 2006. Après trois albums, (A mouthful / Both ways open jaws
/ Shake shook shaken) trois tournées internationales et une victoire de la musique, Dan Levy continue sa carrière de réalisateur et producteur avec des artistes comme Jeanne Added, Thomas Azier ou Lou Doillon. Il compose notamment pour la compagnie de danse contemporaine Carolyn Carlson et régulièrement aussi pour le cinéma. Il a reçu le Prix de la meilleure musique de film pour THE PASSENGER lors du festival Premiers Plans d’Angers.

Comment avez-vous abordé la composition de la musique de J’AI PERDU MON CORPS, et quelle a été votre méthode de travail ?

jaiperdumoncorpsbandeannonceTout a commencé par l’envoi d’un synopsis assez court et de deux scènes animées. Plutôt que d’illustrer ces deux scènes, j’ai composé de la musique inspirée du film à partir des éléments en ma possession, et j’ai été complètement happé par cet univers. Je me suis enfermé pendant deux jours et j’ai écrit à ce moment-là les thèmes principaux que l’on retrouve dans le film. J’ai envoyé ces vingt minutes de musique à Jérémy, en lui expliquant ma démarche, et pourquoi j’avais préféré composer de cette manière et ne pas m’en tenir à deux scènes. C’était la première fois que je travaillais pour un film d’animation, et j’ai été séduit par la magie qui se dégageait de ce travail intense et minutieux.

« Imaginer des personnages »

Dans ce film, on est frappé par la manière dont Jérémy Clapin reste constamment dans l’univers mental des personnages, dans leur vécu. Tout est très intériorisé, très sensible, et on imagine qu’une telle narration parle encore plus à un musicien…

Exactement. Ce qui m’a plu dans ce processus, c’est que je ne disposais pas du film abouti, mais seulement d’une animatique qui me permettait d’anticiper 40% de ce que serait son rendu final. Du coup, j’ai dû compenser en créant la musique. Compenser en émotions, en imaginant ces personnages avec leurs visages définitifs. Ces zones d’ombres ont nourri aussi mon inspiration. C’était différent de ce que j’avais connu lors de mes précédentes expériences : d’habitude, on me donnait un film achevé à 80% et après c’était à moi de me débrouiller comme je le pouvais. Dès le début, j’ai eu envie d’amplifier les émotions, de les accentuer beaucoup. Souvent, quand on me parle du film, les gens disent ‘On oublie qu’il s’agit d’un film d’animation’. Je crois que cela vient du fait qu’il y a de vraies émotions qui surgissent.

Oui, parce que les personnages existent vraiment…

…et parce que les personnages animés jouent bien, parce que les voix des acteurs sont justes et très présentes. La musique joue sur ces émotions qui amènent de la réalité et de la vérité.

Une des traditions de la musique composée pour les films d’animation consiste à illustrer l’action en collant à l’image…

Oui, c’est que l’on surnomme le « Mickeymousing »…

…pourtant, dans J’AI PERDU MON CORPS, plutôt que de commenter et de renforcer ce qui se passe visuellement, votre musique nous entraîne dans le ressenti intérieur des personnages, qu’il s’agisse de la main ou de Naoufel…

C’est Jérémy qui a toujours insisté sur cela. Dès notre premier rendez-vous de travail, il m’a dit ‘Surtout ne tombe pas dans le travers de la musique d’animation, et ne fais pas du Mickeymousing’. Heureusement qu’il a bien insisté sur cela, car je pense qu’illustrer l’action aurait pu devenir ridicule, surtout quand on voit la main qui marche.

« La musique et les bruits »

Dans la scène d’ouverture, qui se situe juste après l’accident dans la menuiserie, la pulsation de la musique évoque le bruit du sang pompé par le coeur dans les artères, et le son nous fait ressentir le traumatisme subi par le héros… puis il y a les coups donnés par la main pour se libérer du réfrigérateur, après le générique, et d’autres ambiances sonores à base de pulsations dans l’institut médico-légal, quand la main s’évade… Pourriez vous nous parler de ces rapports entre les bruits et la musique, que vous utilisez aussi parfois dans les chansons de votre groupe The Dø ?

C’est intéressant que vous me posiez cette question, parce que cela vient de la manière dont je fais de la musique depuis ma jeunesse. Je n’en ai parlé que rarement jusqu’à présent, mais il se trouve que mes parents possédaient un restaurant et que je suis né dans cette ambiance. Mes premières expériences de composition musicale, je les ai faites dans la cave du restaurant familial, pendant le service. À ce moment-là, je me servais des bruits pour composer, parce que je n’avais pas d’instruments à ma disposition. Ce n’est que plus tard que mon père a acheté une batterie qui a pourri dans la cave (rires). Et si j’ai été touché autant par ce film, c’est parce que j’avais moi aussi un magnétophone à cassettes comme celui de Naoufel. Et comme lui j’enregistrais absolument tout…

C’est une coïncidence incroyable !

Oui. J’ai toujours fait cela, enregistrer les sons de la vie. Des sons de casseroles, d’assiettes, d’objets trouvés dans la cave de mon père… Et j’ai continué à le faire en composant les chansons de The Dø. D’ailleurs, pendant la première tournée de The Dø, nous avions une sorte de batterie gigantesque entourée de casseroles. Ce n’était pas très joli à voir, mais ça sonnait très bien ! Pour revenir au film, je voudrais juste préciser que je n’ai pas touché aux effets sonores, et que j’ai collaboré avec le bruiteur. Ce qui me plaisait dans ce que vous appelez la pulsation, c’était de créer les sons de la mécanique du destin. Pour moi, c’est à la fois la mécanique qui nous entraîne tous vers notre destin, et celle qui emporte la main de Naoufel. Je voulais un thème principal cyclique. Il y avait aussi une volonté de Jérémy de brouiller les pistes entre les vrais sons et la musique, afin qu’elle se mue parfois en effets sonores, et vice-versa, que certains bruits se transforment en musique.

« Enregistrer les sons »

Comment travaillez-vous ces sons ?

On les étire, on les place dans des réverbérations, et on les transforme pour qu’ils soient compatibles avec le reste de la composition. Ils ne restent jamais bruts. Cela permet de créer de la matière nouvelle pour explorer des idées. Il y a dix ou douze ans, quand on a créé The Dø, je m’amusais énormément avec ça. J’y ai un peu moins recours à présent, mais j’ai toujours mes banques de sons à disposition.

Et donc vous continuiez à faire à l’âge adulte, dans votre métier de musicien, ce que vous faisiez enfant, c’est-à dire enregistrer les sons qui vous plaisaient, en les gardant pour les utiliser plus tard ?

Oui, je l’ai toujours fait. Je crois que je pense comme un cinéaste ou comme un écrivain qui amasse des petites choses, des petits fragments de vécu…J’ai toujours aimé enregistrer des sons, et j’ai une boîte de cassettes qui est la même que celle de Naoufel. J’enregistrais les repas de famille, tout…Et j’ai des heures et des heures de souvenirs sonores. J’aimerais bien savoir d’où cela me vient. J’ai découvert que je n’étais pas le seul à l’avoir fait, puisque c’est dans le film ! Quand on voit Naoufel abaisser la vitre de la voiture et sortir son bras pour enregistrer le bruit de l’air sur le micro, eh bien j’ai fait exactement pareil pendant mon enfance. D’ailleurs pendant mes vacances, j’allais surtout dans des endroits où le son pouvait être intéressant ! (rires)

« La mémoire et la musique »

Vous utilisez des sons cristallins, comme ceux produits par un verre sur le rebord duquel on passe un doigt humide, pour évoquer les premiers souvenirs d’enfance sensoriels de la main… Cela crée une ambiance onirique très douce…

J’ai adoré cette scène imaginée par Jérémy, et j’avais envie d’évoquer ces souvenirs que l’on garde. Là, il s’agit des souvenirs de la main, et il fallait qu’il n’y ait plus aucun son réel, mais juste la mémoire et donc la musique.

Je voulais que cela reste très simple, et pour évoquer cela, nous n’avions pas besoin d’une ambiance d’orchestre symphonique ni d’une mélodie complexe. Ce thème en trois notes m’est venu naturellement, et c’est d’ailleurs celui sur lequel le film s’achève, comme si tous ces événements étaient déjà devenus des souvenirs pour Naoufel. J’avais envie de quelque chose qui nous transporte très facilement.

Dans la séquence pendant laquelle on passe de beaux souvenirs d’enfance de Naoufel avec ses enregistrements au magnétophone, à l’accident et enfin à son arrivée en France auprès de son oncle et de son cousin, qui va d’emblée être désespérante, vous passez des sonorités sereines de flûtes à celles plus métalliques et plus froides du synthétiseur…

Dans la séquence pendant laquelle on passe de beaux souvenirs d’enfance de Naoufel avec ses enregistrements au magnétophone, à l’accident et enfin à son arrivée en France auprès de son oncle et de son cousin, qui va d’emblée être désespérante, vous passez des sonorités sereines de flûtes à celles plus métalliques et plus froides du synthétiseur…

« L’aventure de cette main »

Pendant la formidable séquence de suspense de la main dans le métro, vous utilisez des saillies de synthétiseurs qui m’ont parfois fait penser aux sonorités métalliques des scènes de poursuite de TERMINATOR 2.

Ce n’est pas trop ma culture cinématographique, mais je connais cette musique. Il se trouve que la scène dont vous parlez est la dernière sur laquelle j’ai travaillé. Nous l’avions gardée pour plus tard. Jérémy m’avait montré la scène dans laquelle la main se retrouve dans la benne du camion de ramassage des poubelles, et il m’avait dit ‘Voilà, l’aventure de la main commence vraiment à partir de là’. J’étais parti sur un thème assez doux, qui évoquait une certaine liberté. Puis on passe à cette scène que j’adore, avec la main qui évite un type saoul, qui se réfugie dans une boîte de conserve et qui dévale les escaliers du métro. J’ai utilisé une gamme de notes qui « descend » pour accompagner ce mouvement, mais à ce moment-là, on n’est pas encore dans une ambiance musicale des années 90 : cela commence seulement quand la main se retrouve face aux rats… Et effectivement, il y a peut-être là un rapprochement inconscient avec la musique de TERMINATOR 2.

« Les thèmes du film et de la musique »

On retrouve le thème de l’enfance et les sons de flûte quand le quotidien triste de Naoufel est illuminé par sa discussion avec Gabrielle via l’interphone de l’immeuble Cette mélodie devient le thème de l’espoir à partir de là…

C’est le thème qui doit faire naître une émotion forte chez le spectateur et redonner espoir, effectivement. C’est l’une des premières scènes dont je me suis occupé, et je dois dire qu’au tout début, c’est en découvrant cette séquence de l’interphone que j’ai eu envie de travailler sur ce projet. Et ensuite, c’est en composant la musique de cette scène que j’ai eu un déclic et que j’ai su comment créer la musique qui allait convenir au film.

Dans la scène de la main attaquée par les fourmis, puis sa chute au travers de la glace dans le parc, votre musique se met en retrait, et laisse la priorité aux effets sonores qui évoquent ce qui se passe sous l’eau… Comment avez-vous décidé à quels moments la musique devait se mettre en retrait par rapport aux bruitages ?

Pour la scène des fourmis, Jérémy souhaitait du bruitage plus que de la musique, et pour le moment où la main transperce la glace, il y avait initialement de la musique, mais Jérémy l’a retirée pour souligner le fait que l’on passait dans une autre dimension. Et c’est très réussi.

La construction de l’igloo est accompagnée par une chanson au style électro, avec le refrain « you are the one » que l’on pourrait traduire par « tu es celle qui m’est destinée »… 

C’est une chanson que j’ai faite avec un artiste qui s’appelle Scarr, dont j’ai produit l’album qui sort à la rentrée. Jérémy cherchait une chanson pour ce moment du film, je lui ai amené celle-là en lui demandant si elle pouvait correspondre, et il l’a tout de suite aimée et prise sans hésitation. C’était un choix étonnant, parce que là, on sortait des années 90, mais cette chanson fonctionne bien dans le film.

Il y a une première chanson de Hip-Hop, quand Naoufel conduit la camionnette et une deuxième pendant la fête. Pour ces deux morceaux, vous avez collaboré avec Swan, Youv Dee, Assy et Ars’n…

Oui, il s’agit du groupe L’Ordre du Périph, que j’ai découvert au Printemps de Bourges. Ce sont des musiciens très jeunes, de vingt ans, mais ils ont retourné le public ! Je m’étais dit à ce moment-là que si je devais faire du Hip-Hop un jour, j’aimerais collaborer avec eux. La difficulté, c’était qu’il fallait évoquer le Hip Hop des années 90, mais ils connaissaient très bien ces références là. De mon côté, j’ai fait un « beat » comme à l’époque, et nous avons enregistré deux morceaux en une journée de studio.

La troisième chanson est celle du générique de fin, chantée par Laura Cahen…Pouvez-vous nous en parler ?

Laura est une artiste avec laquelle je travaille en ce moment pour un futur album, et Jérémy a flashé sur cette chanson qui s’intitule « La Complainte du Soleil ». C’est amusant, parce que j’ai travaillé sur cette chanson parallèlement, pendant que je composais la musique du film, mais sans savoir qu’elle en ferait partie plus tard. Et on retrouve certaines sonorités du film dedans. Le soleil est souvent présent dans le film, et Marc du Pontavice a lui aussi été sensible à cela.

« Une liberté totale de création »

Quels souvenirs garderez-vous de cette expérience de composition de la bande originale de J’AI PERDU MON CORPS ?

Je peux dire que cela a été l’une des plus belles relations artistiques de toute ma vie. J’ai adoré travailler avec Jérémy. Je trouve que c’est un homme et un artiste extraordinaire, humble et travailleur. C’est très rare. Il a mené ce film d’une manière extraordinaire, en réussissant à transmettre sa vision à toutes les personnes de l’équipe, même quand ce n’était pas évident. Pour ma part, quand je me retrouvais parfois face à un écran gris, il me racontait la scène à venir avec une telle force de conviction que j’arrivais à voir exactement ce qu’elle allait être. Et trois mois plus tard, quand je la découvrais, elle correspondait exactement, artistiquement et émotionnellement, à ce qu’il m’avait décrit. C’était une expérience longue pour moi – neuf mois de travail pour créer cinquante minutes de musique – mais elle a été magique. J’ai adoré travailler aussi avec Marc du Pontavice, qui est un producteur qui fonctionne dans l’émotion, et qui a toujours cru au projet, même quand personne n’y croyait. J’aime ces batailles artistiques, cette ferveur d’une équipe passionnée par un projet atypique. Et je n’oublierai jamais le moment où au début de notre collaboration, Jérémy m’a dit ‘Dan, tu vas composer la musique du film. Tu vas en être le co-auteur, et il faut que l’on se fasse confiance.’ Pour moi, c’était exactement comme ce moment de la scène de l’interphone, quand Gabrielle demande à Naoufel : ‘Vous avez eu un accident, mais ça va ? Vous n’avez rien de cassé ?’ Naoufel a l’impression que c’est la première fois que quelqu’un pose une question sur lui… Et pour moi, quand Jérémy m’a dit cela, c’était la première fois que la porte était ouverte et que l’on me disait que j’allais pouvoir m’exprimer créativement avec cette liberté-là. C’était tellement beau et cela m’a tellement touché que j’ai su que nous allions travailler ensemble de manière prolifique, artistique, fraternelle et intense. C’est tellement exceptionnel que l’on laisse les gens faire ce qu’ils savent faire, en leur faisant totalement confiance !

(Dossier de presse)