Note du producteur

Note du producteur, Marc Du Pontavice

 Ce projet J’AI PERDU MON CORPS est né de ma lecture du roman de Guillaume Laurant, Happy Hand. D’abord interloqué par la capacité du texte à incarner ce membre esseulé, puis fasciné par cette conscience en quelque sorte séparée, je me suis senti enfin très ému par son désir de complétude. J’ai tout de suite pensé qu’il y avait là un véritable défi que seul l’animation pouvait emporter. Comme si le terme même « animer » (donner une âme) pouvait ainsi s’accomplir dans cette entreprise. Caractériser un personnage qui n’a ni yeux, ni bouche, ni visage, à qui il ne reste finalement que cinq doigts, et produire chez le spectateur une empathie à son égard, me paraissait toucher au comble de mon métier.

jaiperdumoncorpsbandeannonceLA FORCE DE LA MÉMOIRE

Pour autant, l’enjeu dépassait aussi le défi artistique. Car je pressentais dans cette histoire une puissance métaphorique qui pouvait emmener le spectateur bien au-delà du spectacle,à l’intérieur de lui-même. Dans cette expérience de la séparation, je voyais bien qu’il s’agissait moins d’altérité que de notre rapport à la mémoire, à notre mémoire intime, et plus singulièrement à celle qui nous vient de l’enfance. En inversant le point de vue, le texte dotait cette mémoire d’un pouvoir autonome, tout à la fois destructeur et libérateur. J’AI PERDU MON CORPS pouvait ainsi construire un subtil écho inversé de la tentative proustienne.

C’est à ces questions vertigineuses que Jérémy Clapin a apporté à sa manière des réponses non moins singulières. Son univers décalé, poétique, tel que je l’ai découvert dans ses courts-métrages, et particulièrement SKHIZEN, offre évidemment une clé pour comprendre son engouement pour ce livre.

EFFACER LES FRONTIÈRES

Nous avons longuement et passionnément débattu du processus artistique et technique qui rendrait justice à ce récit. Et j’ai aimé l’idée proposée que l’imaginaire soit traité comme une irruption dans le réel. Pour que la main emporte sa charge poétique, il fallait que le monde (dans lequel elle fait irruption) soit habité par le réel. Ce qui est un paradoxe pour un film d’animation. Jérémy a donc eu cette idée de « simuler » le réel par l’usage d’une grammaire filmique très proche de la prise de vue réelle, mais aussi et surtout en choisissant d’animer les personnages en images de synthèse (comme les décors), lesquelles seraient ensuite « habillées » par le dessin traditionnel. Ce processus inhabituel en long-métrage qui efface les frontières entre animation et prises de vues crée un trouble visuel à la fois magnétique et poétique. Et qui étonnamment nous fait très vite oublier que nous sommes dans un film d’animation.

C’est aussi là qu’on reconnaît les grands artistes en animation, quand la direction artistique et technique l’emporte sur la seule performance de l’animation ou l’exploit pictural. Et permet de produire un film très accompli sans être asservi aux contraintes du « spectacle ».

Il faut aussi souligner ici deux caractéristiques qui emmènent ce film ailleurs. La première a trait à la représentation de l’intime et du trivial. Cette représentation est presque inédite dans l’histoire de l’animation occidentale. Celle-ci s’est jusqu’ici emparée surtout du merveilleux, du fantastique ou plus récemment du politique. Seuls les japonais ont osé très tôt animer le réel, le quotidien, l’intime. Takahata a presque théorisé cette singularité. C’est l’une des grandes audaces de Jérémy dont le récit et la mise en scène s’attardent ainsi sur d’infimes détails qui ancrent ses personnages beaucoup plus profondément dans notre imaginaire.

UN RÉCIT SENSORIEL

L’autre caractéristique également absente de l’animation occidentale, c’est la déconstruction du récit. En multipliant les temporalités, Jérémy tisse son récit d’une manière qui est à la fois sensorielle et impressionniste. Il faut dire que le processus même de fabrication de l’animation privilégie le récit linéaire. Dans la mesure où, pour des raisons économiques, on ne fabrique quasiment que des plans utiles, le montage en animation se fait en amont et le récit filmique se trouve alors inéluctablement proche de la trame scénaristique. En prises de vues réelles, on dispose à l’inverse d’un champ immense des possibles qui permet parfois d’arracher le récit à sa linéarité. Dans le cas de notre film, nous avons bénéficié de circonstances exceptionnelles : d’une part le scénario lui-même avait affirmé sa singularité en empruntant résolument la voie d’une multi-temporalité (ce qui en a surpris plus d’un), mais aussi et surtout la longueur très inhabituelle du temps de la préproduction (presque trois ans) a permis à Jérémy et son monteur de tenter de multiples possibilités, de faire un vrai travail de recherches qui, au final, a permis de tisser le récit d’une manière très inhabituelle et qui engage très fortement le spectateur dans l’expérience.

Enfin, je voudrais souligner l’importance du rôle du studio Xilam dans cette aventure qui a mis à disposition de Jérémy tout son savoir-faire, mais plus encore sa détermination et sa passion à soutenir un projet dont personne ne voulait. Au point finalement de prendre un risque considérable puisqu’il a finalement dû financer plus de 50% du budget en fonds propres.

(Dossier de presse)