Quelques mots du réalisateur

Le 23 mai 2013, mon cousin est mort. Lorsque j’ai appris la nouvelle, j’étais loin, je n’ai pas pu être auprès de ma famille, ni assister à l’enterrement. Au téléphone, ce sont ses parents qui me réconfortaient, et non le contraire. Sa mère m’a dit : « Maintenant, tu dois faire un film ». Je crois qu’elle me l’a dit pour me soutenir, pour me changer les idées, m’occuper l’esprit. Pourtant, je me suis raccroché à ça. Finalement, c’était la seule chose que je puisse faire. Faire un film à la mémoire de mon cousin, celui que j’appelais toujours mon petit frère. Mais je ne peux pas juste m’arrêter là. La lefilsbandeannonceperte de Dima n’est pas simplement un accident dû au hasard de la vie : elle est la conséquence d’un ensemble de choses. Elle est le résultat d’une guerre civile qui se nourrit d’une haine ordinaire entre voisins dans une spirale de violence. 

L’éclatement de l’URSS en 1991 provoque une vague de conflits territoriaux, politiques et sociaux. Certains territoires obtiennent l’indépendance politique, mais un climat tendu demeure. En soi, ces changements sollicitent une présence considérable de l’armée en territoire russe. Aucune génération n’est épargnée par la guerre. Elle fait partie intégrante du quotidien. Dans cette culture militariste, le service militaire est obligatoire. Pour la majorité il est à éviter alors que d’autres y trouvent une certaine excitation. À travers les générations, une image valorisante du soldat continue à circuler. 

C’est le chemin qu’a décidé de suivre Dima, mon cousin. Avec ce film, je souhaite redonner un visage à ces gens, à mon cousin, alors que l’armée les efface. Sans transfigurer la réalité, j’essaye de rendre compte du quotidien de ces jeunes soldats. En parallèle, la mère et le père de Dima vivent le deuil de leur fils marqué par des instants de silence et de réflexion en réaction constante avec le quotidien bruyant et brutal de l’armée. 

En suivant ce double mouvement, je cherche à retracer cette partie de la vie de Dima, celle que je ne connaissais pas réellement auparavant. La dernière fois que j’ai vu Dima, alors que j’allais de nouveau partir à l’étranger et lui pour sa dernière mission, nous avons regardé The Thin Red Line de Terrence Malick. Je lui ai demandé ce qu’il en avait pensé. Non, ça ne lui avait pas plu. La voix-off, mélancolique, évoquait sans arrêt la mort. « Il est jeune lui, et encore vivant. Pourquoi il ne parle que de la mort ? Il faut qu’il profite un peu du temps qu’il a » m’a-t-il dit. « Full Metal Jacket, ça je comprends, ça c’est un film, mon préféré ». Je n’ai donc pas voulu faire un film trop sérieux, ni un film tire-larmes même s’il est difficile de me retenir.

Alexander Abaturov

(Dossier de presse)