Entretien avec Caroline Vignal, réalisatrice

 

Votre précédent long-métrage,  LES AUTRE FILLES, est sorti en 2000… Qu’est-ce qui vous a fait remonter en selle deux décennies plus tard ? 

C’est vrai que vingt années ont passé, presque jour pour jour, entre ces deux réalisations. Je n’ai jamais cessé d’écrire, des scénarii, des textes pour la radio, mais je ne voulais plus réaliser. Chat échaudé… Pourtant, une part de moi criait famine, et j’ai fini par être rattrapée par la réalité du temps qui passe !  Et par me dire que si je voulais « y retourner », c’était maintenant ou jamais… Il y a quelques années, je me suis enfin sentie prête à reprendre le risque, car oui, pour moi, réaliser un film est un risque - celui de me décevoir peut-être ! Car on doit tout assumer, alors qu’en tant que scénariste, on est un peu planqué.  

Tout est parti de mon désir de filmer les Cévennes, où, en 2010, j’avais passé une semaine à marcher en famille. Énorme coup de cœur pour ces paysages, pour cette région sauvage, très peu peuplée, et pour les personnes - des néo-ruraux pour la plupart - que nous y avions rencontrés. De cette brève randonnée (ma fille, qui avait alors six ans, était du voyage) avec un âne, je garde un souvenir idyllique. Je suis originaire du Midi ; petite, j’ai passé toutes mes vacances dans l’Hérault et le Gard.  Je crois que j’ai retrouvé dans les Cévennes quelque chose du midi de mon enfance. On est retournés marcher l’année suivante. Cette fois-ci, l’âne qui nous accompagnait s’appelait Patrick. Ce détail cocasse, qui me faisait beaucoup rire, a semé l’idée d’une comédie qui aurait un âne pour personnage principal. 

On sent votre volonté d’épouser une trajectoire sensorielle… 

Dans mon travail de scénariste, le récit était moteur et se suffisait presque à lui-même. Mais quand j’ai commencé à écrire ANTOINETTE DANS LES CÉVENNES, c’est mon désir de réaliser à nouveau qui primait. Il ne s’agissait plus seulement de raconter une histoire mais aussi et surtout de filmer des lieux, des lumières, des ambiances. Je voulais filmer l’été, filmer ces paysages, cette nature, ces ciels… Entre le voyage avec l’âne Patrick et le début de l’écriture du film, quelques années ont passé. Le déclic s’est fait à la lecture de  VOYAGE AVEC UN ÂNE DANS LES CÉVENNES,  récit de voyage de Robert-Louis Stevenson qui a inspiré nombre de randonneurs qui marchent désormais sur ses traces du Monastiers-sur-Gazeille à SaintJean-du-Gard. Stevenson marche avec une ânesse, Modestine, avec laquelle il vit presque une romance, construite selon le schéma de la comédie romantique - genre qui n’existait pourtant pas à l’époque. Au début, ça ne colle pas du tout entre eux - et c’est un euphémisme ! Mais peu à peu ils s’apprivoisent, et quand finalement ils doivent se séparer, c’est un déchirement ! C’est en lisant le livre de Stevenson qu’est né  ANTOINETTE DANS LES CÉVENNES. J’ai juste inversé les genres : plutôt qu’un randonneur et une ânesse, une randonneuse et un âne ! C’était le retour de ce cher Patrick.  

Qu’est-ce qui a nourri l’écriture du scénario ? 

Sans verser dans l’autobiographie (non, je n’ai pas poursuivi un amant sur le GR70) j’écris toujours à partir de moi. J’ai besoin de m’identifier à mes personnages pour les comprendre, pour les écrire. Ici, je m’identifie aussi bien à Antoinette qu’à la plupart des personnages qui l’entourent. Le réel m’inspire beaucoup aussi, surtout dans ce qu’il a de comique ! Au tout début de l’écriture du scénario, j’ai entrepris de faire la fameuse randonnée de Stevenson, dite « Chemin de Stevenson » : plus de 220 kilomètres en une douzaine de jours. Comme Antoinette, tous les soirs, j’ai partagé mon repas avec d’autres randonneurs et des hôtes qui, sans le savoir, ont beaucoup inspiré les personnages secondaires du film - le marathonien qui voyage avec un équipement ultra minimaliste, le type qui gueule « Allez ! » pour faire avancer l’âne d’Antoinette (qui ne lui a rien demandé), le couple d’hôtes qui fait rêver tellement ils ont l’air de s’aimer, la rebouteuse à cheval, les motards… Je les ai tous rencontrés en vrai ! 

Êtes-vous cliente des récits initiatiques, qu’ils soient littéraires ou cinématographiques ? Revendiquez-vous certaines influences ? 

Le film qui m’a donné envie de faire du cinéma, c’est LE RAYON VERT  d’Éric Rohmer. Je l’ai découvert à 16 ans, le jour de sa sortie en salle, sans rien savoir de Rohmer - j’avais vu la bande annonce, ça m’avait donné envie ! On peut considérer que le film est initiatique, avec ce personnage de fille qui se retrouve à devoir affronter sa solitude en pleines vacances d’été. Je suis très heureuse que Marie Rivière, la Delphine du RAYON VERT, joue dans mon film. Elle y incarne Claire, la bonne fée d’Antoinette, qui l’encourage quand tout le monde est si féroce avec elle. J’étais très émue qu’elle soit là, comme  une sorte de marraine  pour mon personnage - et pour mon film ! Mais au-delà des récits initiatiques, je me suis surtout inspirée des schémas de buddy movies ou de comédies romantiques pour écrire ANTOINETTE DANS LES CÉVENNES.  Ce n’est pas mon genre préféré, mais ça m’a beaucoup amusé d’écrire une comédie romantique entre une fille et un âne. 

Comment se sont précisés, dans votre esprit, les traits et les caractéristiques de l’héroïne ? Qui est-elle ? 

J’ai beaucoup de mal à répondre à cette question. Je ne réfléchis pas comme ça en amont. Mais je peux dire, a posteriori, comment je la vois. Ce qui m’intéressait beaucoup - et on s’est vraiment rejoint avec Laure Calamy à ce propos, c’était d’explorer ce truc un peu pathétique chez elle - chez nous, j’ai envie de dire, nous, les amoureuses, celles qui préfèreront toujours le mec qui ne veut pas d’elle à celui qui a toutes les qualités du monde. Le film aurait pu s’intituler  PAUVRE MEUF ! Laure est pleine d’auto-dérision. J’avais envie d’un personnage féminin qui soit un peu ridicule et largué, et qui, dans le même temps, nous touche, nous embarque par sa détermination et, finalement, son courage… Dans la vie, Antoinette est « professeur des écoles », comme on dit désormais. J’aime bien l’idée qu’elle ait un métier à responsabilité, où elle doit gérer des enfants - elle a l’air de le faire très bien, même si elle leur apprend de drôles de chansons !  Elle n’est pas complètement à la ramasse… 

C’est une héroïne qui s’arrête rarement. Le film nous dit quelque part que le mouvement est une survie ou, mieux, l’occasion de renaître. Le pensez-vous aussi ? 

Oui… Je le pense vraiment. Mes parents m’ont transmis le goût de la marche. C’est devenu intimement important pour moi. La marche nous permet de faire l’expérience de la liberté et de la nature. Elle nous apaise, elle nous grandit. Marcher ne coûte rien, on peut le faire à tout âge. Parcourir des centaines de kilomètres en marchant est une expérience que tout le monde devrait faire. C’est aussi cela que le film essaie de donner à voir et à ressentir 

Laure Calamy était-elle votre choix premier pour camper l’héroïne ? Qu’est-ce qui vous interpelle chez elle ? 

Absolument, son nom s’est imposé à moi très tôt. Je l’adorais dans la série  DIX POUR CENT, et pour l’avoir vue dans  UN MONDE SANS FEMMES, dans AVA, je savais que à quel point son registre était étendu. Elle est incroyablement drôle - et émouvante ! Et puis elle a un truc vraiment populaire, pas si répandu chez les acteurs français, qui me touche. Il y a eu une rencontre forte entre le projet et elle pour des raisons qui lui sont personnelles. Elle s’y est complètement reconnue. J’étais très heureuse de lui offrir son premier rôle. Sur mon premier film, il y avait très peu d’acteurs professionnels, tous les rôles principaux étaient interprétés par des adolescentes jouant pour la première fois. Non seulement je n’avais pas tourné depuis vingt ans, mais c’était quasiment la première fois que je travaillais avec des comédiens professionnels ! Je n’en menais pas large, mais je suis on ne peut mieux tombée. Mon goût a évolué en vingt ans, je me suis un peu libérée de mes années de cinéphilie pure et dure… À part LE RAYON VERT, une autre référence pour ce film était LA REVANCHE D’UNE BLONDE - j’adore le personnage qu’y campe Reese Whiterspoon, et son jeu à la fois hyper juste, hyper sincère, et très légèrement outrancier. J’ai trouvé ça chez Laure : elle ose, elle invente, elle n’a pas peur, de rien ! C’était un défi de jouer avec un âne, il fallait une grande capacité d’adaptation, et, pour y croire, une sacrée part d’enfance - Laure, c’est une gosse, une sale gosse même ! Le plaisir qu’elle prend à jouer est communicatif. 

Son plus grand défi était justement de jouer face à un âne. Comment l’avez-vous dirigée dans cet exercice périlleux ? 

La vraie gageure, c’était que le spectateur considère l’âne comme un personnage. Il fallait qu’on y croit, qu’on croit qu’il écoute Antoinette, qu’il la juge parfois, qu’il la comprend, qu’il la soutient… Il fallait qu’on ait envie de le regarder presque autant que les humains du film.  Laure adore les ânes. Elle était ravie d’en avoir un comme partenaire à l’écran ! Pour le reste, tout était entre les mains de la dresseuse, Emilie Michelon, avec laquelle nous avons travaillé. C’était son premier tournage, elle vient du spectacle vivant, s’est formée chez Bartabas. Pour jouer Patrick, nous avions deux ânes, l’un très vif, très technique, qui faisait toutes les cascades ; l’autre beaucoup plus lent, plus expressif, très Actor’s Studio, qui avait en charge les scènes d’émotion. Pour qu’on les confonde, on en a mis un au régime maigre, l’autre au régime gras, et ils sont passés chez le coloriste ! Je vous mets au défi de les distinguer, même la monteuse, après des mois le nez sur les rushes, n’y parvenait pas. 

Plus largement, comment avez-vous appréhendé puis travaillé les séquences avec l’âne ? 

Les angoisses que j’ai eues pendant le tournage étaient surtout liées à la météo, dont nous étions très dépendants - on était presque tout le temps dehors. Les scènes avec l’âne se sont déroulées sans réels problèmes - il nous a même fait des cadeaux inattendus, se mettant à braire alors que le scénario ne l’avait pas prévu par exemple ! Certes, pour les comédiens, ce n’était pas toujours simple de jouer tout en drivant l’âne, qui devait avancer ni trop vite ni trop lentement, s’arrêter à tel ou tel moment, le tout avec un steady-camer, une perche et toute une équipe sous le nez. Laure était très à l’aise, c’était parfois plus difficile pour les acteurs qui étaient de passage sur le tournage. Mais j’ai obtenu tout ce que j’avais imaginé. 

Parlez-nous de votre choix d’engager Benjamin Lavernhe, dans le rôle de l’amant d’Antoinette… 

J’avais vu Benjamin au théâtre, entre autres dans  SCAPIN  à la Comédie Française. Le personnage de Vladimir pourrait être assez désagréable - il trompe sa femme, il abandonne sa maîtresse, il est lâche ! Benjamin Lavernhe n’a d’ailleurs pas eu peur de jouer la lâcheté de son personnage. Mais je ne voulais pas qu’on le déteste ou qu’on le méprise, qu’on se demande pourquoi Antoinette s’était entichée de lui au point de se lancer sur ses traces en compagnie d’un âne  ! On ne sait pas grand-chose de lui, mais je crois que, grâce à Benjamin, on le comprend. On imagine que ça ne va pas fort avec sa femme… Il est un peu perdu… J’aime le côté « normal » de Benjamin. Et c’est un acteur génialissime, doté d’un sens du tempo, de la comédie impressionnants.  

Quelles étaient, d’un point de vue plus global, vos intentions de mise en scène ? 

Il y avait plusieurs défis dans ce projet et l’un des principaux était de filmer quelqu’un qui marche. Marcher, c’est lent, c’est répétitif, ce n’est pas très spectaculaire ; ça peut vite être monotone. Mais je voulais qu’on ressente le rythme de la marche ; il ne fallait pas boycotter la lenteur par peur d’ennuyer. J’ai beaucoup travaillé en amont sur le découpage avec le chefopérateur du film, Simon Beaufils. Le cinéma que j’aime n’est pas un cinéma à effets - c’est un cinéma humble, qui tente d’accompagner au mieux le récit. Je voulais nous offrir la possibilité que le film nous emmène avec Antoinette dans le paysage, dans sa beauté, sans sombrer dans l’écueil de la carte postale - pas question de drones, par exemple… Nous avons opté pour un maximum de plans fixes et de panoramiques. 

Lorsque les personnages parlent en marchant, j’avais envie de plans séquences ; les travellings-arrières au steady-cam étaient un petit défi à la fois pour la technique et pour le jeu. Simon a poussé pour tourner en scope (ma tendance naturelle, Rohmer un jour, Rohmer toujours, allait davantage vers le 1/66) pour donner plus d’ampleur et de lyrisme à l’histoire d’Antoinette et de Patrick : je lui en sais gré. 

Comment avez-vous travaillé sur la photo ? 

C’est l’été et les Cévennes, c’est le sud. Je voulais qu’on s’y croie vraiment, je voulais moi, m’y croire : retrouver la lumière, les sensations des étés de mon enfance, la chaleur, les insectes, la minéralité. Le son participe aussi de cette atmosphère. On a eu de la chance, il a fait beau. On a tourné en juin-juillet, quand il y a encore des fleurs mais que la nature commence à être un peu cramée.  

Revenons sur les Cévennes, qui sont un personnage du film à part entière. Que vouliez-vous véhiculer à travers ses paysages ? 

Cette région offre des grands espaces, souvent non cultivés, comme on en voit peu en France. On a cette sensation qu’on peut marcher des heures sans  croiser personne. On voit loin. Ces cieux, ces paysages donnent une impression d’immensité. On pense bien sûr aux westerns, aux grands films d’aventure ; peu de régions en France offrent cela… Cette beauté aride, sauvage, nous lave les yeux, et elle guérit Antoinette : en la traversant, elle apprend qu’elle peut compter sur elle-même, et se libère de tout ce dont elle croyait dépendre… 

 

(Dossier de presse)