Entretien avec Catherine Frot souslesetoilesdeparisaffiche2

 

Comment s’est faite votre rencontre avec Claus Drexel ? 

J’avais été bouleversée par AU BORD DU MONDE, son documentaire. Je suis allée voir le film plusieurs fois, j’y ai emmené des amis. Je trouvais que Claus avait su trouver la bonne distance pour regarder ces personnes à la rue ; j’aimais sa sensibilité, ses cadres. Je l’ai appelé pour le féliciter. Et lui demander s’il accepterait que je me serve de certains des témoignages qu’il avait recueillis pour en faire un texte au théâtre. De son côté, il avait envie d’en faire une fiction. 

Êtes-vous tout de suite tombés d’accord sur le couple que votre personnage forme avec Suli ?

Nous partagions le même intérêt pour Christine, l’une des héroïnes du documentaire, tout en souhaitant nous en écarter dans le film. Claus, qui passait alors beaucoup de temps auprès des migrants dans les jungles de Calais, m’a soumis l’idée de Suli, migrant, lui aussi perdu, et isolé. À partir de là, je l’ai laissé avancer dans le scénario avec Olivier Bruhnes. On se retrouvait régulièrement pour réfléchir ensemble, mais ça restait leur scénario. 

Vous n’aviez jamais interprété un rôle pareil. 

Parler de la misère était important pour moi. Donner une dimension dramatique à cette femme était une forme d’hommage.

Comment l’avez-vous préparé ?

J’ai rencontré assez longuement des personnes qui avaient témoigné dans le documentaire de Claus; j’ai fréquenté des lieux qui les accueillent : l’église Saint-Leu, dans le 1er, le CAMRES, vers la Gare de l’Est, « La Moquette », rue Gay-Lussac. Cela m’a aidée à entrer dans la bulle où vit Christine. 

On ne se coule pas impunément dans un tel univers… 

Bizarrement, je n’ai pas souffert de cette immersion, j’ai surtout éprouvé le silence ; je m’y suis refugiée ; j’étais à la fois vide… et libre, avec le sentiment de ne pas être tout à fait réelle ; de sortir d’un livre. Comme si Christine, son manteau, sa capuche, ses gants troués et le petit qu’elle tenait par la main s’étaient échappés d’un dessin. C’était une traversée, un voyage rare. 

Stylistiquement, le personnage s’éloigne des sans-abri que l’on croise dans les rues… 

Christine devait-elle leur ressembler ? C’est vrai que les femmes dans cette situation se différencient peu de celles qui ont un toit sur la tête : elles sont souvent nickel, très discrètes - on le voit d’ailleurs très bien dans LES INVISIBLES de Louis-Julien Petit- mais, dans AU BORD DU MONDE, j’avais aussi remarqué des silhouettes moins passe-partout, avec de gros bonnets et des trucs dorés. Très vite, j’ai eu envie d’un grand manteau noir avec une capuche. Cela m’évoquait des peintures italiennes, des gravures des contes de Grimm montrant des sorcières ; une représentation de la pauvreté très décalée par rapport à la réalité d’aujourd’hui. La Christine du film devait suggérer un tableau. 

Avec ce costume, vous la rendez intemporelle… 

C’est ce qui donne son ton si particulier au film - un pied dans la réalité et un autre dans le conte. Je tenais beaucoup à cette dernière dimension. Cette femme n’a plus d’âge ; elle pourrait avoir cinq-cents ans, elle est presque moyenâgeuse.

Elle évoque davantage une clocharde, selon l’image qu’on en avait encore dans les années quatre-vingt, qu’une SDF… 

Le mot « mendiante » lui conviendrait encore mieux. Elle est d’une autre époque, elle vient des « Mystères de Paris » d’Eugène Sue, des grands personnages de Victor Hugo et des gravures de Daumier. Je pensais à ces artistes en l’interprétant. Elle a aussi quelque chose d’un peu tordu, d’un peu théâtral à la Shakespeare. Nous voulions tirer ce personnage de tragédie vers l’onirisme, une certaine beauté, une certaine poésie. 

On vous sent toujours à la lisière entre allégorie et réalité.

Oui, avec certaines envolées qui appartiennent presque à la littérature ou au théâtre. J’ai parfois tendance à identifier ma partition à un monologue de théâtre. 

La scène où Christine se bande les pieds est impressionnante… 

Ses pieds sont « bousillés ». Dans le film, je porte une chaussure médicale à un pied et un godillot à l’autre. On voit ça parfois. Elle n’est plus rien. La seule petite flamme qui brûle encore et qui prouve qu’elle a eu une vie autrefois est son intérêt pour l’astronomie et les revues scientifiques. Sinon, c’est une femme entièrement verrouillée qui ne communique plus qu’avec les oiseaux et les chats… 

Jusqu’à cette rencontre avec l’enfant… 

Elle a perdu le sien ; lorsqu’elle rencontre Suli, Christine est presque méchante tant elle cherche à se préserver, mais elle renaît à son contact et, à partir de là, elle ne lâche plus rien. Elle veut retrouver la mère de l’enfant. 

Parlez-nous du petit Mahamadou, votre partenaire. 

Mahamadou avait neuf ans à l’époque, il a été formidable. Nous nous sommes vus deux ou trois fois avant le tournage pour répéter certaines scènes, puis nous nous sommes jetés à l’eau. 

C’est beau, cette entente qui ne passe que par les regards et les gestes…

Oui, leur conversation se limite à « Moi là, toi là » ; ça se passe ailleurs. Il y a un côté presque animal entre eux. Cela ne les empêche ni de se comprendre ni même de rire ensemble. Très vite, ni lui ni moi ne nous posions plus la question. Les mains de Christine parlent, ses silences parlent, le regard de l’enfant qui l’observe en coin parle… 

Il y a dans le film une scène déchirante : croyant voir sa mère, Suli s’est échappé dans la nuit, et Christine, votre personnage, qui le cherche partout dans Barbès, sanglote « Mon petit, mon petit »… 

Il y a de la tragédie dans cette scène – pas au sens trash et dur d’aujourd’hui ; au sens poétique, au sens de l’élévation. 

En aidant cet enfant, envers et contre tout, Christine s’est-elle « réparée » ? 

D’un certain côté oui, mais son sacrifice a aussi un coût. C’est la vie, c’est sa vie. Un combat, avec toujours de l’espoir quelque part, et aussi une grande difficulté. Cette femme, je la vois comme une image emblématique. Quelqu’un a dit : « Quand on rencontre un pauvre, on rencontre un mythe. » C’est vrai. 

Parlez-nous des sans-abri avec lesquels vous avez tourné… 

Tout était simple avec eux, ils connaissaient un peu l’histoire et savaient pourquoi ils étaient là. Claus, qui les connaissait bien, les a laissés s’exprimer et raconter ce qu’ils voulaient. Et a repris toutes ces séquences au montage. 

Le montage, justement, en avez-vous suivi les étapes ? 

J’y suis allée quelquefois. J’aime qu’il reste une petite porte ouverte à la discussion avant que le film soit complètement fini. Même s’il reste avant tout celui du réalisateur, c’est bien de pouvoir donner son sentiment. Ça n’arrive pas à chaque fois…  

 

(Dossier de presse)