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Entretien avec Mikhaël Hers, réalisateur

 Le thème du deuil, déjà présent dans Ce sentiment de l’été, est abordé de manière plus concrète dans Amanda, avec cette nièce que David doit prendre en charge après le décès de sa mère.

Dans mes précédents films, l’inspiration venait plutôt par un biais rétrospectif et mélancolique, qui me permettait de réinvestir une époque ou des lieux. Pour Amanda, le point de départ était l’envie de parler du Paris d’aujourd’hui et de capturer quelque chose de la fragilité, de la fébrilité et de la violence de l’époque. Amanda est donc effectivement plus inscrit dans le présent et le quotidien que mes précédents films.

Le film s’ouvre sur cette petite fille seule devant l’école car son oncle est en retard. Ce moment d’absence préfigure une absence à venir plus fondamentale.

amandabandeannonceCela permettait aussi de mettre en place la relation entre Amanda et David. Celui-ci n’est pas capable d’arriver à l’heure à l’école mais il va très vite se retrouver entièrement en charge de cette petite fille, c’est le début d’un long chemin…

David est un grand enfant un peu démuni face à cette petite fille qui serait parfois plus en mesure de l’aider que l’inverse. Ce duo me touchait aussi parce que c’était une façon de parler de la paternité. Une paternité accidentelle, par héritage.

Sans perdre la mélancolie de vos précédents films, vous accueillez ici une tonalité plus mélodramatique.

Le film est plus frontal dans l’émotion, il y a ce prisme de la tragédie à la fois intime et collective. Je voulais faire un film avec de la retenue tout en me mettant en danger et en tentant de le rendre le plus partageable possible, d’où cette tonalité qui lorgne aussi parfois vers le mélo. 

J’étais également guidé par mes personnages, dont je ne pouvais pas ellipser certains des moments dramatiques qu’ils vivent, notamment celui où David annonce à Amanda la mort de sa mère. Il me semblait que cela aurait été de la fausse élégance, une pudeur un peu vaine pour le coup. Amanda, c’est l’histoire de deux personnes qui vont s’accompagner autour de cette béance qui déchire le récit, qui est la disparition de Sandrine. Il était impossible qu’on ne le voie pas le lui annoncer. 

J’ai aussi été beaucoup encouragé par la générosité et la confiance de mes acteurs. A aucun moment je ne me suis senti gêné quand Vincent Lacoste ou Isaure Multrier pleuraient. Ils avaient une manière juste de le faire. 

Aussi parce que vous savez intégrer ces émotions au tissu du quotidien…

J’aime inscrire mes films le plus possible dans les méandres de la vie et les faire s’échapper de leur « sujet ». J’essaye toujours de rester au plus près du quotidien et de ce que je peux ressentir, d’avoir confiance dans la situation, de me demander très sincèrement, avec toute ma subjectivité, comment elle se passerait dans la vie. J’avais envie de filmer des personnes traversées par des émotions, pas coincées dans la coquille de gens qui traversent un deuil, avec la convention des sentiments qui irait avec. Lors d’un deuil, j’ai le sentiment que l’on passe par plein d’états différents et je voulais traduire cette complexité, ces allers et retours entre petites et grandes tristesses, avec à l’intérieur des petites ou des grandes joies. 

A cet égard, la scène à la gare est emblématique. David s’écroule mais la scène suivante, on le voit assurer son travail.

A ce moment-là, David est une âme triste et dévastée au milieu de cette gare qui grouille. Cette scène ne figurait pas au scénario, c’est l’une des rares que l’on ait improvisée. J’avais envie de saisir cette détresse par laquelle David se laisse tout d’un coup envahir dans cette foule qui continue à avancer, à prendre des trains… 

Truffaut dit que le cinéma, les films, c’est la vie sans les embouteillages. J’aime Truffaut mais ma première réaction est de me dire : au contraire, le cinéma doit prendre en charge les embouteillages, trouver une manière de les partager, les rendre beaux, émouvants peut-être… J’ai le sentiment d’approcher mieux la vérité des choses en passant par des moments en creux et des digressions qu’à travers l’œil du cyclone.

Etre plus frontal dans les événements et les émotions a-t-il modifié votre rapport à la mise en scène ?

Je pense qu’on est du coup un peu plus proche des personnages, notamment à travers le découpage. Il y a davantage de plans rapprochés sur les visages et peut-être moins de travellings sur les lieux. Formellement, je voulais que le film soit le plus pur et le plus simple possible.

Vous filmez un Paris très lumineux mais jamais touristique…

C’était très important pour moi. Je voulais éviter tout quartier trop connoté par une classe sociale, je voulais filmer un Paris qui brasse, un Paris le plus ordinaire et quotidien possible, auquel tout le monde puisse s’identifier.

C’est fantastique d’inscrire des personnages de fiction dans le tissu du réel, d’immerger cette petite bulle de fiction dans un environnement qui continue à vivre normalement, au rythme du présent. J’aurais voulu le faire encore plus mais malheureusement, c’est de plus en plus dur de filmer à Paris, de se fondre dans la foule.

Après les attentats, il y a néanmoins quelques plans d’un Paris plus « carte postale », avec la Seine, ses bateaux mouches et ses touristes, comme si rien ne s’était passé…

C’est l’idée que quand tu vis quelque chose d’absolument tragique, le monde continue à tourner, la vie à défiler autour de toi. Cette confrontation de David et Amanda avec ces touristes qui les saluent d’un geste de la main en passant en dessous du pont est à la fois très violente et belle. C’est la vie, avec ses étrangetés, ses incongruités. Et le plan suivant, on se retrouve dans un Paris vide, comme on a pu le vivre le lendemain du 13 novembre.

 Le désir de saisir quelque chose de la violence de notre époque est-il né des attentats de 2015 ?

 Il est en partie venu des attentats, parce que ceux-ci étaient le point paroxystique de la violence d’aujourd’hui. Et par extension les attentats appartiennent désormais à un tableau d’ensemble plus vaste d’une époque où l’on est rudoyé par la perte de repères et la prise de conscience de notre fragilité.

J’avais plusieurs choses en tête... Témoigner du Paris d’aujourd’hui, la figure d’un grand enfant et d’un petit enfant qui s’accompagnent, les attentats du 13 novembre... Un film est constitué de plein d’éléments qui s’agrègent un peu mystérieusement, jusqu’à dessiner une architecture, un récit qui vous devient nécessaire, que vous ne pouvez contourner.

Pourquoi avez-vous fait le choix d’inventer un attentat dans le bois de Vincennes ? 

J’aurais trouvé indécent d’inventer une victime fictive pour un événement terriblement réel qui a fauché tant de vies et qui appartient désormais à l’imaginaire collectif… C’est malheureusement plausible que cet attentat survienne lors de ce pique-nique dans un bois mais en même temps ce bois est moins identifiable que certaines grandes artères parisiennes ou que le Louvre par exemple. 

Pourquoi avoir choisi de mettre des images sur l’attentat ? 

Je pense que le film ne pouvait pas en faire l’économie, cela aurait été une fausse pudeur. Amanda n’est pas un film sur les attentats ni sur le terrorisme islamiste mais il me semblait impossible qu’ils ne soient pas filmés ni nommés frontalement (lors de la scène du café avec Raja). Il fallait juste trouver la manière et le moment. Lors du 13 novembre, on a été saturés d’images, toujours les mêmes, qui revenaient en boucle. Des images médiatiques qui créaient du vide plutôt qu’un imaginaire qui nous aide à penser l’événement. A mon humble mesure, il fallait que le film prenne en charge ces images manquantes.

Paradoxalement, il se dégage aussi une forte impression d’irréalité de cette séquence. 

Oui, sans doute du fait de cette lumière particulière de fin de journée et parce que l’on voit tout à travers le regard de David, qui glisse dans le calme du bois après avoir traversé des rues de Paris bondées… Ce moment est un sas qui nous amène aux attentats, comme si le monde savait déjà ce qui est arrivé, mais pas lui. 

Vous filmez beaucoup les trajets et les balades à vélo. Après les attentats, on a surtout la sensation d’une tentative de réappropriation des lieux, régis par de nouvelles règles, notamment de sécurité… 

Les attentats ont eu un impact très fort sur la façon d’habiter notre espace quotidien. De manière inconsciente mais aussi très concrète, avec toutes ces mesures de sécurité, la crainte d’une fusillade lorsqu’un bruit sourd retentit, un sentiment d’insécurité qui peut vous parcourir, même de manière un peu diffuse, lorsque vous vous trouvez à une terrasse ou dans un lieu bondé... Alors certes, on peut toujours et depuis longtemps mourir dans un accident de voiture, mais ce qui a malheureusement réinvesti notre quotidien et sa perception, c’est le risque d’être fauché par une balle, que ce soit à Paris, en France ou ailleurs… Ce choix de récit inscrit le film dans ce quotidien. Je n’avais pas envie de faire un film sociétal sur les attentats mais j’avais besoin de filmer cette menace dans un film qui se veut un peu le témoin de son présent. 

Votre mise en scène du quotidien est très précise mais sans pour autant passer par une approche réaliste ou documentaire… 

C’est ce que je cherche à faire : saisir des choses très triviales, très quotidiennes tout en leur donnant une forme de beauté, de lyrisme, de poésie. Par exemple, chez sa sœur, David ne dort pas dans sa chambre mais déplie le canapé du salon… Même s’il habite chez elle, il est inconcevable pour David d’occuper son lit, d’autant plus vis-à-vis de sa fille. Il est en transit et le montrer déplier un canapé-lit était important pour moi. Ce genre d’effets de réel peut parler à tout le monde. Comme aussi la brosse à dents de Sandrine qu’il jette puis va rechercher dans la poubelle. 

Pourquoi avez-vous choisi Vincent Lacoste pour interpréter David ? 

Dans la première version du scénario, le personnage était plus vieux mais en discutant avec Pierre Guyard, mon producteur, on s’est dit que la vérité du personnage résidait dans cet âge précis, très jeune adulte, où l’on vient tout juste de dépasser la vingtaine... Et dans cette tranche d’âge, Vincent Lacoste était l’évidence. Son visage, sa façon de parler, sa douceur, sa grâce, sa beauté un peu gauche, infiniment touchante... J’ai eu un plaisir immense à travailler avec lui. Il est époustouflant et s’est immiscé dans le projet avec beaucoup de travail et une grande justesse. 

Et Isaure Multrier qui joue Amanda ? 

Isaure n’avait encore jamais joué. C’est la directrice de casting qui l’a remarquée dans la rue. J’avais ce fantasme d’une petite fille très juvénile et poupon, mais avec un petit côté adulte. De par ce qui lui arrive dans le film bien sûr, mais aussi parce que je trouve que les enfants qui grandissent avec un seul de leurs parents ont une forme de maturité. Je me racontais donc qu’Amanda avait une élocution et une capacité de formulation de sa pensée peut-être un peu plus développées qu‘une autre petite fille de sept ans. 

C’est la première fois qu’un enfant a un rôle aussi central dans vos films. Comment avezvous vécu cette expérience ? 

Comme on n’a pas le droit de le faire tourner plus de trois ou quatre heures par jour, un enfant induit quelque chose de très particulier dans la dynamique d’un tournage. Mais ensuite, c’est pareil qu’avec un adulte. Et c’était important pour moi que ce le soit. Je ne voulais absolument pas obtenir des choses d’Isaure en la manipulant, je voulais que ses rires, ses pleurs soient le fruit d’un travail, d’un chemin, pas d’une pression psychologique agressive avant la scène. Isaure avait lu le scénario, elle savait parfaitement de quoi il en retournait. Elle a pris ce film avec beaucoup de sérieux. Elle était extrêmement consciencieuse et cette concentration qu’elle avait, cette confiance étaient infiniment émouvantes. 

Dans le dernier plan sur elle à Wimbledon, on a l’impression de lire sur son visage la trajectoire que vient de faire son personnage.

On n’a pas filmé dans la continuité mais pour le coup, ce plan est bien la dernière chose qu’on ait tournée. Et oui, il est incroyable, avec ce mélange de détresse et de lumière, d’enfance et de maturité, d’espoir retrouvé en même temps que d’une béance inconsolable. On est pris dans le flot des émotions d’Amanda, on absorbe ses rires et ses pleurs. 

Et le choix des actrices ? 

Pour choisir Stacy Martin, qui joue Léna, j’ai dû faire un petit chemin pour sortir d’une forme de « zone de confort » car elle avait un phrasé et une façon de jouer qui me sont, au premier abord, moins familiers. Mais j’avais envie de me confronter à une autre musicalité, une autre manière de prendre en charge le dialogue. Stacy a une voix et une façon de parler très singulière, j’aime beaucoup ce que ça apporte au film... 

Pour Ophélia Kolb, qui joue Sandrine, c’était plus naturel. Je me sens plus proche de sa musique, de sa manière de jouer. Très vite, j’ai eu l’impression qu’on parlait la même langue. Elle amène une grande force de vie dont le film avait impérativement besoin. 

En ce qui concerne le personnage de la tante, il était un peu plus fantasque au scénario, un peu trop sans doute... Grâce à Marianne Basler, cette femme un peu excentrique est devenue plus simple et plus humaine. 

Quant au rôle d’Alison, la mère de David et Sandrine, on cherchait une actrice anglophone qui parle aussi français. Comme Marianne, Greta Scacchi a quelque chose de très réel et touchant qui échappe au cliché de la mère exubérante et instable malgré ce choix qui l’a éloignée de ses enfants. Et c’est une figure du cinéma des années 90 qui a bercé ma jeunesse… 

Le film se termine sur le parc londonien où David avait retrouvé sa mère mais il pourrait s’agir d’un autre parc, ailleurs… 

Oui, car la lumière est beaucoup plus éclatante que lors de leurs retrouvailles. Et puis Amanda, David et sa mère ne sont pas dans le plan. Je trouvais important, après cette image de carnage qui fracture et imprime le film à son début, de terminer sur ces fragments de vies ordinaires et ces scénettes lumineuses dans un parc.

(Dossier de presse)