Entretien avec Vincent Lacoste, acteur

Quelle a été votre réaction à la lecture du scénario d’Amanda ?

scénario d’Amanda ? C’est assez rare de lire des scénarios aussi justes. Mikhaël aborde avec beaucoup de finesse la déchirure de perdre quelqu’un et en même temps de continuer à vivre, avec son souvenir. Tout se joue sur des détails, des petites scènes comme celle où Amanda ne veut pas que David jette la brosse à dents de sa mère. Mikhaël arrive à décrire parfaitement les sentiments de chacun de ses personnages, aussi bien ceux de David que ceux de sa nièce… Il ne traite pas Amanda uniquement comme une petite fille, il exprime vraiment ses sentiments en tant que personne. On a l’impression qu’il a tout vécu, qu’il peut se mettre à la place de tout le monde, qu’il connaît parfaitement le sentiment humain. Après avoir lu ce scénario magnifique, j’ai vu Ce sentiment de l’été et tous ses autres films, qui ont fini de me convaincre d’y aller. 

amandabandeannonceLa mélancolie qui se dégageait de son précédent film est ici lestée du poids du présent, avec cette petite fille dont David doit assurer le quotidien…

C’est aussi ça que j’ai aimé dans le scénario. Ce jeune homme doit affronter la tristesse de la disparition de sa sœur et en plus accepter quelque chose qui le dépasse totalement : s’occuper d’une petite fille, devenir presque un père. Tout d’un coup, David se retrouve face à des responsabilités écrasantes qu’il n’avait pas du tout prévues. Le film ne raconte pas seulement son deuil, il raconte comment toute sa vie est bouleversée. 

Au début, le film est très joyeux, on ne sait pas très bien quelle direction il va prendre. Et brutalement, l’attentat change le cours de l’histoire. Amanda est aussi un film sur le monde dans lequel on vit aujourd’hui, où il est soudain possible de se faire tirer dessus dans la rue, dans un parc.

Vous dites souvent que James Stewart est votre acteur de référence et qu’à chaque nouveau rôle, vous choisissez un de ses films en particulier afin de vous inspirer. Pour Amanda, c’était lequel ? 

C’est vrai que je pense souvent à James Stewart mais à vrai dire, pour Amanda, j’avais peu de références en tête et la sensation que pour être juste et pas trop stressé par les scènes d’émotion, il ne fallait pas que je prépare trop les choses. Tout était tellement limpide et fort dans le scénario que je n’avais rien à imaginer, simplement à jouer la situation, à essayer de vivre au maximum la scène dans l’instant présent. C’est une grande chance de pouvoir se laisser ainsi porter par un rôle, surtout quand on a en face de soi une enfant comme Isaure, qui ne fabrique rien. 

Comment s’est passée la rencontre avec Isaure Multrier ? 

On s’est un peu vus avant le tournage mais on a vraiment appris à se connaître au fur et à mesure du tournage. Au départ, comme mon personnage, je ne savais pas du tout comment me comporter avec elle. Je n’ai pas de nièces ou de jeunes enfants dans mon entourage, je me demandais comment lui parler, ce qu’elle pensait, à quel niveau elle comprenait qu’on était en train de jouer… Alors j’essayais juste d’être gentil et délicat avec elle, que ce soit très agréable pour elle de faire ce film et qu’elle prenne ce métier pour ce qu’il est. 

Les enfants jouent de manière très instinctive, il faut savoir être à leur écoute. Moi de toute façon, je travaille toujours ainsi. Je n’ai jamais pris de cours et quand je joue, je ne fais que réagir à la personne qui est en face de moi.

Le duo que vous formez est à la fois poétique, touchant et drôle. Par moments, on se demande lequel des deux est le plus adulte…

Oui, le film raconte vraiment ce renvoi de balle à la fois touchant et marrant entre eux deux. Du haut de ses sept ans, Amanda est évidemment la plus vulnérable et David doit prendre en charge les questionnements d’adulte. Mais pour les questionnements qui sont sans âge, c’est-àdire la tristesse et le déboussolement d’avoir perdu un être cher, ils se retrouvent au même niveau et à certains moments, on a l’impression qu’Amanda est plus forte que David, qu’elle le tire vers le haut davantage que lui ne le fait. Mais au-delà de la tristesse, ce film est lumineux car il arrive à filmer l’entraide entre ces deux personnages qui veulent s’en sortir, ensemble. 

Et interpréter un élagueur ?

Je n’avais pas un milliard de scènes d’élagage à jouer, ça ne nécessitait pas de faire un stage de trois mois à la mairie de Paris ! Mais je devais quand même monter à dix mètres de haut, harnaché, j’ai donc pris un cours, aussi pour vérifier que je n’avais pas le vertige. C’était marrant de jouer ce métier, notamment une scène pour laquelle je suis resté tout l’aprèsmidi là-haut dans un arbre à couper des feuilles. Et au final qui a été coupée ! 

Comment s’est passé le tournage avec Mikhaël ? 

Un tournage est toujours à l’image de son réalisateur. Mikhaël est extrêmement doux et discret, il dirige assez peu mais il crée une atmosphère pour qu’on se sente à l’aise et que l’on puisse avoir l’espace de proposer des choses. Quand j’étais un peu stressé, il était très à l’écoute, son calme et sa délicatesse me rassuraient beaucoup. Il m’a donné confiance simplement en me faisant ressentir… qu’il me faisait confiance ! Et j’en avais besoin car les scènes d’émotion me faisaient vraiment peur, je n’avais pas l’habitude de ça. 

C’est effectivement la première fois que l’on vous voit dans un registre aussi émouvant. 

C’était aussi pour ça que j’avais envie d’y aller : parce que je n’avais jamais fait ce genre de film et de rôle. Mais ça me faisait aussi très peur. Avant le tournage, je ne faisais que dire à Mikhaël : « Je ne te promets rien, je n’ai jamais fait ça ! » Et lui, ça le faisait rire : « T’inquiète pas, ça va bien se passer. Et si un jour tu n’y arrives pas, on prendra le temps de parler, d’aller chercher la bonne émotion pour la scène. » C’est rassurant un réalisateur en face de vous qui vous fait comprendre qu’on a le temps et qu’il est à vos côtés, pas uniquement derrière sa caméra à vous regarder… Avec Mikhaël, je me suis vraiment senti accompagné. 

Comment avez-vous vécu la scène où vous pleurez à la gare ? 

La veille, Mikhaël m’a dit : « Dans la gare, tu vas te mettre à pleurer. » J’étais un peu nerveux, d’autant plus qu’on était en longues focales, c’est-à-dire que la caméra allait zoomer sur moi de loin. Je me suis donc retrouvé tout seul au milieu des gens qui ne voyaient pas qu’on tournait un film. C’était stressant mais chouette. Dans mon souvenir, je crois que c’est la seule scène que Mikhaël a ainsi improvisée. Je savais que ce rôle nécessiterait de ne pas avoir peur de me livrer, d’être un peu impudique même si, paradoxalement, le film est très pudique. 

Au début du film, on sent la légèreté des balades en vélo. Dans la deuxième partie, l’enjeu est de se réapproprier les lieux après la tragédie… 

Amanda est autant l’histoire des lieux des personnages que celle des personnages. Je trouve que la manière dont Mikhaël filme le Paris d’aujourd’hui est très belle. Il voulait tourner dans la rue, avec très peu de figuration, de manière quasi documentaire parfois. Comme Rohmer, Mikhaël ancre ses films dans les lieux et j’aime beaucoup ça.

David doit apprendre à s’occuper de cette petite et, dans le même temps, Léna lui demande de faire une trajectoire inverse avec elle : la laisser seule avec ses difficultés. 

Il est absolument compréhensible que Léna ne soit plus dans la disposition de tomber amoureuse mais je trouve ça beau que David n’accepte pas totalement ce qu’il considère comme une deuxième injustice après celle d’avoir perdu sa sœur : cet amour naissant stoppé dans son élan par l’attentat. Leur histoire d’amour venait de commencer et j’imagine qu’elle se serait déroulée de manière tout à fait normale si ce drame n’était pas arrivé. 

Il y a beaucoup de non-dits entre Léna et David, ils sont pris chacun dans leurs soucis. Mais au moment où il lui rend visite chez sa mère, il a vraiment décidé de dire ce qu’il a sur le cœur, de prendre les choses en main, de ne plus subir la frustration d’avoir été arraché à cette histoire d’amour par un événement extérieur, aussi tragique soit-il. 

Propos recueillis par Claire Vassé

(Dossier de presse)