Entretien avec Guillaume Senez, réalisateur

Comment s’est élaboré le projet de Nos batailles ?

Quand je préparais mon premier long-métrage Keeper, je me suis séparé de la mère de mes enfants. J’ai appris, comme Olivier (Romain Duris) dans le film, à vivre seul avec eux, à les regarder, à les entendre et à les comprendre. Ce fût une période fondatrice pour moi, en tant qu’homme mais aussi en tant que cinéaste.

Je me suis demandé comment les choses se seraient passées si j’avais été complètement seul, veuf, ou abandonné. La réponse est simple : je n’aurais pas réussi à trouver une stabilité entre ma vie professionnelle et familiale. 

Je connais pas mal de couples dont les fins de mois sont difficiles, chacun travaille mais leur situation reste précaire, fragile, à l’image d’un château de cartes : si on retire un élément, tout s’effondre. Il fallait que j’écrive là-dessus, sur cette harmonie si difficile à préserver, d’un point de vue à la fois financier mais surtout émotionnel.

Nos batailles raconte la disparition d’une mère et les efforts d’un père pour empêcher la dislocation de son foyer. Un père qui devra batailler pour trouver un équilibre entre ses engagements professionnel et familial. 

Le film, dans sa texture même, entretisse deux récits : la disparition de l’épouse Laura et le combat social d’Olivier. Dans les deux cas, il y a comme un retournement : d’une part un homme plaqué avec deux enfants, rarement vu au cinéma, et de l’autre la disparition progressive de l’humain face au capitalisme 2.0. 

Je ne suis pas dans un cinéma théorique, j’essaie de rester à hauteur d’homme, d’être dans le sensitif. Nos batailles porte un regard sur le monde du travail d’aujourd’hui et plus spécifiquement ses répercussions sur la famille. C’est cet angle qui me semble le plus humain et le plus empathique. 

J’avais envie de montrer un personnage abandonné par tout le monde et qui n’arrive pas à aider les gens qu’il aime. Il a un regard très bienveillant en tant que chef d’équipe mais dès que ça touche à l’intime, cela devient compliqué pour lui. Je me reconnais en lui à bien des égards : j’arrive beaucoup mieux à expliquer un problème de maths à n’importe quel autre enfant qu’à mon fils, avec lequel je m’énerve tout de suite. Et l’idée d’avoir toujours beaucoup de mal à aider les gens que l’on aime, me touche. 

Romain Duris a été un choix précoce ? 

Oui, très vite, c’était lui. Avant même de me lancer dans la continuité dialoguée, je lui ai proposé. J’ai eu la chance qu’il ait adoré Keeper, il a donné son accord à la lecture du traitement sans que le scénario soit écrit. Il m’a fait confiance. 

On a beaucoup discuté de la méthodologie, du fait que je ne donne pas les dialogues. Cela représente un risque pour les comédiens, c’est comme sauter sans parachute, et je comprends très bien leurs appréhensions. Romain n’avait jamais travaillé comme ça auparavant. Ce défi l’excitait beaucoup. Avant le tournage, on a beaucoup discuté du personnage. Au moment du tournage, tous les dialogues sont minutieusement écrits, mais je ne les donne pas aux comédiens. On va les chercher ensemble. C’est cela qui donne au film cette texture particulière, les moments où les personnages cherchent un peu leurs mots, où les dialogues peuvent se chevaucher, tous ces petits accidents, ces choses de la vie de tous les jours qu’on a tendance à perdre au cinéma. 

Une telle méthode finit par donner une immense liberté aux comédiens même si elle entraîne aussi certaines contraintes pour les techniciens. Mais je connais mon équipe depuis longtemps, ce sont de véritables partenaires. Tout le monde joue le jeu, on cherche ensemble, et c’est ça qui m’intéresse sur un plateau : travailler, et que chacun donne de sa personne pour arriver au meilleur film possible. Romain a parfaitement joué le jeu, il s’est totalement investi avec beaucoup de générosité. Il a aimé, je crois, cette façon de travailler, ça se sent et ça se voit à l’écran. Pareil avec Laetitia Dosch (qui était déjà dans Keeper), Laure Calamy et Lucie Debay, ce sont des comédiennes très généreuses, elles sont dans l’écoute de leurs partenaires de jeu, et ça c’est précieux. 

L’homme plaqué est une figure plutôt rare dans le cinéma contemporain. 

C’est d’abord la liberté de la femme d’abandonner ses enfants que je voulais montrer. Elle n’est ni morte, ni en prison. Elle est partie et c’est tout, on n’en saura guère plus. Je ne voulais ni expliquer, ni condamner : on comprend que cette femme ne trouvait plus sa place dans cette maison ou dans sa vie. Elle continue à exister dans l’absence, dans le souvenir des autres. 

Nos batailles est un film sur la paternité : ce sont Elliot et Rose qui vont faire grandir Olivier et en faire un père, l’amener à se poser, à réfléchir à sa vie intime, à ses relations avec le monde et les autres.

Le film évite de tenir des discours mais montre beaucoup de choses. 

Je souhaitais montrer la complexité et la modernité du monde du travail sans être dans la démonstration. Je n’aime pas quand on dit au spectateur ce qui est bien ou mal. J’aime montrer les choses comme elles sont, comme elles existent. 

J’ai le sentiment que les vrais combats à venir, les vraies batailles auxquelles renvoie le titre, elles sont dans l’intime, dans la vie personnelle. Elles sont ancrées en nous. Et ça, on ne peut pas le démontrer, mais on peut essayer de le faire ressentir. 

Les enfants de Nos batailles sont excellents acteurs. 

Parmi plus d’une centaine d’enfants ces deux-là ont très vite émergé. Lena nous a semblé tout de suite incroyable, avec beaucoup de créativité. Quant à Basile, qui n’avait jamais rien tourné, il était confondant de naturel. On s’est vus énormément, pas forcément pour travailler, mais pour aller au parc, manger une glace, avec Lucie Debay (qui joue Laura, la mère) pour qu’ils se familiarisent. 

Et comme pour mon premier long-métrage, Keeper, le dispositif est léger, une caméra à l’épaule qui suit l’action sans jamais la précéder, ce qui laisse un maximum de liberté de jeu aux comédiens. Les dialogues ne sont pas donnés aux comédiens. Nous travaillons séquence par séquence. D’abord en improvisation, puis, petit à petit, en les accompagnant au plus près, nous arrivons ensemble aux dialogues. Et ça met tous les acteurs sur le même pied d’égalité. Avec les enfants cela fonctionne particulièrement bien. 

Il n’y a pas de musique qui accompagne le film, sauf une scène où les personnages dansent sur le Paradis blanc de Michel Berger... 

Je cherchais une chanson qui évoque quelque chose à la fois nostalgique et populaire, qui amène une émotion que tout le monde peut partager. Je trouvais que cette chanson en avait le potentiel. Nos batailles est un film où les gens ont du mal à se dire les choses, n’arrivent pas à se parler. Et je voulais qu’il y ait un moment dans l’histoire où il n’y aurait rien à dire, parce que parfois, c’est tout simplement danser avec quelqu'un qui nous fait du bien. La musique nous emmène ailleurs et ça nous apaise. Cette scène est importante dans le film parce que c’est le moment où on peut se passer de mots. 

Je ne voulais pas d’autre musique ni d’accompagnement. J’adore la musique de film mais je n’en ai pas envie pour les miens. Je suis mal à l’aise avec l’idée d’ajouter de la musique sur une scène, comme si elle ne se suffisait pas à elle-même. Il faut donc que la musique soit diégétique, justifiée dans la scène par le scénario : parce que les personnages écoutent un morceau, ou l’entendent.

Propos recueillis par Olivier Séguret.

(Dossier de presse)

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