Notes de la réalisatrice

Notes de la réalisatrice

 Bons, saints, perdants. Lazzaro...

À quelle époque sommes-nous ? Réunis dans la cuisine au plafond bas, les paysans se pressent les uns contre les autres : éclats de rire, récriminations, amours et bavardages. Le spectateur essaie de s’orienter pour comprendre vers qui diriger son regard et qui sera le véritable protagoniste du film : l’un des deux jeunes époux, Mariagrazia et Giuseppe ? Antonia, la jeune mère, l’étrange Catirre vêtu de son vieil imperméable militaire ou la poule égarée errant sous la table ? Ou bien encore, ce jeune homme resté à l’écart, qui ne semble pas mourir de faim, mais qui est tout simplement heureux de voir les autres heureux : c’est Lazzaro ! 

En explorant mon pays et mon époque, j’ai souvent rencontré des « Lazzaro » : des personnes que je qualifierais de « gens braves » mais qui, le plus souvent, ne se consacrent pas à faire le bien, car elles ne savent pas ce que cela signifie. Leur nature même est de rester dans l’ombre, quand elles le peuvent, elles renoncent toujours à elles-mêmes pour laisser la place aux autres, pour ne pas déranger. Ce sont des personnes qui ne peuvent pas émerger de la masse ou plutôt elles ignorent qu’il est possible de le faire. Ces gens-là s’occupent des tâches désagréables et lourdes que l’humanité laisse derrière elle, elles remédient à tout ce que les autres foulent aux pieds par inadvertance, sans que personne ne s’en aperçoive. 

heureuxcommalazzarobandeannonceLes livres et les films accordent une place importante au récit du destin des héros qui se rebellent et luttent contre les injustices, se transforment et s’imposent, ils veulent changer le monde ! Lazzaro, lui, au contraire, ne peut pas changer le monde, sa sainteté ne peut pas être reconnue. Les saints, tels que nous nous les imaginons, doivent avoir de la force, du charisme, ils doivent s’imposer. Toutefois, je ne crois pas que la sainteté soit synonyme de charisme. En revanche, si un saint venait à apparaître aujourd’hui dans nos vies modernes, nous ne saurions le reconnaître, nous le tuerions sans le moindre état d’âme. S’agissant là d’une religion de l’humain, et non d’une religion en habits et administrée par un ensemble de règles.

Voyager dans le temps...

À travers les aventures de Lazzaro, je voulais raconter, de la manière la plus légère possible, avec amour et humour, la tragédie qui a dévasté mon pays, le passage d’un Moyen Âge matériel à un Moyen Âge humain : la fin de la civilisation paysanne, la migration vers la périphérie des villes de milliers de personnes qui ne connaissaient rien de la modernité, leur renoncement au peu qu’elles avaient pour avoir encore moins et décrire un monde d’exploitations poussiéreuses qui se transforment en exploitations innovantes, brillantes et attrayantes. 

Sans le savoir, Lazzaro voyage dans le temps et interroge les images du présent comme une énigme, avec ses yeux bienveillants et écarquillés. Pourquoi voyager dans le temps ? Plier les pages de l’histoire et voir, côte à côte, des époques si contradictoires et pourtant si semblables : c’est un souhait que j’ai depuis toujours, de pouvoir secouer le livre et mélanger les cartes, le cinéma le permet. 

Mon histoire est fondée sur un fait réel qui m’a frappée. L’histoire d’une marquise de l’Italie centrale qui, profitant de l’isolement de certaines de ses propriétés, avait caché à ses paysans l’abolition du métayage. Quand finalement, en 1982 tous les accords de métayage encore en vigueur furent convertis en des baux ou des emplois salariés, notre Marquise fit comme si de rien n’était. Bref, ses paysans continuèrent à vivre durant plusieurs années dans une condition semi-servile alors que l’abolition du métayage transformait des siècles d’exploitation en de véritables contrats d’égal à égal, 8 9 régis par les lois de l’État : une avancée majeure qui changeait des siècles d’assujettissements en un choix voulu et négociable. 

L’histoire de ces paysans qui arrivèrent en retard à ce rendezvous avec l’Histoire, et qui restèrent exclus d’une transformation, ne recueillant que les restes de ce passage retentissant, a toujours suscité en moi une infinie tendresse. 

Un entrefilet dans les faits divers : « La grande duperie » oublié dès le lendemain matin, mais qu’ils ont jalousement conservé et exposé au mur, le laissant jaunir, unique témoignage d’un monde qui s’est désagrégé et les a laissés sur le bord du chemin.

Un conte de fées extrêmement réel

Dans Heureux comme Lazzaro, encore plus que dans les films précédents, nous avons voulu représenter le conte de fées avec toutes ses incohérences, ses mystères, ses retours extraordinaires et ses bons et mauvais personnages. Le conte de fées et son symbolisme, considéré non pas comme une abstraction éthérée ou une promesse d’aventures surhumaines et nébuleuses, mais plutôt comme le lien entre la réalité et une autre couche de l’être. 

C’est de la vie que naissent les symboles, d’une manière tellement profonde et détaillée qu’ils deviennent la vie de tous, la vie d’un pays, l’Italie dans sa transformation. L’histoire est toujours la même : c’est l’histoire de la renaissance, du phénix, de l’innocence qui revient nous visiter et nous bouleverser envers et contre tout. 

Les personnages, tout comme les événements et les lieux, sont féeriques mais réels dans le sens le plus dur du terme : d’un côté, une campagne isolée, séparée du reste du monde par un vieux pont qui s’est écroulé. L’endroit s’appelle INVIOLATA et constitue le dernier bastion de la reine des cigarettes, Mme la Marquise Alfonsina de Luna qui, chaque été, se rend dans sa propriété après une traversée rocambolesque du fleuve pour revivre les anciennes splendeurs. 

De l’autre côté, il y a la grande ville, l’ailleurs, dans lequel le temps a filé à la vitesse d’un éclair, où la lutte n’est plus celle d’un groupe de désespérés se révoltant contre la patronne (« le serpent empoisonné »), mais une lutte des pauvres contre les pauvres. Une étendue de maisons où ceux qui le peuvent, tels des bêtes, construisent un terrier pour s’y barricader. Un endroit où les anciens paysans n’ont aucune envie de récolter la chicorée qui continue à pousser, préférant manger des chips. Après avoir tant travaillé et s’être fait exploiter, comment leur donner tort ? Tout compte fait, le « mal de campagne », le refus de la terre est quelque chose dont ils ont été victimes, mais d’autres qu’eux en sont responsables.

Le film

Nous avons tourné le film durant l’été et l’hiver 2017. La première partie du tournage a eu lieu entre Vitriolo et Bagnoregio dans la région de Viterbe, et à Castel Giorgio, dans la province de Terni. La seconde partie a été tournée, quant à elle, entre Milan, Turin et Civitavecchia. Comment se peut-il que des endroits si éloignés fassent partie de la même géographie ? Généralement, nous divisons l’Italie en Nord et Sud, en mettant les conflits sur un axe vertical : je crois, toutefois, que les grandes différences ne se situent plus le long de cet axe entre Nord et Sud, mais qu’elles résident entre les pays de l’intérieur et les pays de l’extérieur, entre les montagnes, les villes et les côtes. Les migrations et les exodes des peuples concernent ce passage d’une réalité isolée à une réalité ouverte. Ils ne sont plus seulement verticaux, mais ils vont dans toutes les directions, obliques, de travers, horizontales et ils tracent un paysage de plus en plus étendu et complexe. 

Comme dans les films précédents, nous avons tourné en super 16, et non en numérique. Ce n’est pas un choix dicté par l’esthétique ou la nostalgie, mais dû à la magie d’une technologie merveilleuse, qui se répercute sur la méthode de travail. Pendant le tournage, il y a une grande concentration, une attention profonde à ce que l’on fait, qui n’est jamais volé, mais soigneusement préparé et testé, même s’il peut paraître fuyant dans la réalité. Toutefois, malgré les innombrables essais, ce support préserve le mystère, la rencontre : il n’y a pas de contrôle absolu des images, et le résultat sera toujours le fruit d’une combinaison surprenante entre la vivacité de la pellicule qui tourne et impressionne, et notre manière de filmer. Il y a également une lenteur, une attente des rushes de la journée de tournage, un secret dans ce que l’on fait qui, selon moi, conserve la force des images et préserve davantage le film. Dans une époque où nous sommes asphyxiés par des images répétées et démultipliées à l’infini, le cinéma peut encore distiller, soigner, jouer avec le regard, être surprenant et se surprendre.

(Dossier de presse)