Istanbul : les chats comme des pachas

Istanbul : les chats comme des pachas

Extrait de l’article écrit par Volker Saux pour GEO EXTRA

Difficile de savoir précisément à quand remonte l’arrivée des félins dans les rues de Cihangir et à Istanbul en général. Au XVIIe siècle déjà, le voyageur Jean de Thévenot s’étonnait dans son Voyage du Levant que des riches Turcs mourant lèguent de l’argent pour nourrir les chiens et les chats des rues. «Historiquement, ces derniers ont été amenés ici par des marins venus de tous les coins du globe, avance Arif Asci, un photographe qui a publié en 2009 un livre sur les chats d’Istanbul. Chaque navire en avait à bord pour protéger le grain des rats. Mais quand les chats faisaient beaucoup de petits pendant les longues escales, les marins en laissaient quelques-uns dans le port. On retrouve le même phénomène dans d’autres villes côtières. » Ces voyageurs opportunistes ont proliféré, jusqu’à s’inscrire dans le paysage de la cité. Aujourd’hui, on continue à en croiser un peu partout : auprès des pêcheurs de Karaköy à l’entrée de la Corne d’Or, dans les jardins de la grande et splendide mosquée Süleymaniye, ou encore sur l’avenue Istiklal, la principale artère piétonne de l’ex-Constantinople. Les chats se concentrent néanmoins dans des aires propices : des parcs comme ceux d’Abassaga ou de Nisantasi, et des vieux quartiers tortueux, riches en recoins et en interstices, loin de l’urbanisation galopante de cette mégalopole aux 15 millions d’habitants. Comme Kuzguncuk, sur la rive asiatique, et surtout Cihangir, « où le chat est aussi sacré que la vache en Inde », s’amuse l’Anglaise Hilary Sable. 

Ici, les félins sont considérés comme des créatures pures, aimées du Prophète.

Pourquoi cet attachement ? Pour certains, il remonte à l’époque où les chats servaient à écarter les rats des habitations, et où ils épargnèrent ainsi à la cité les ravages de la peste noire. Pour d’autres, il tient plutôt à l’islam : «Dans les hadiths, paroles et gestes du Prophète, on rapporte que Mahomet préféra couper le pan de sa tunique plutôt que de déranger un chat qui s’y était endormi. Aux personnes qui s’étonnèrent de son geste, il aurait dit : « L’amour du chat fait partie de la foi. » Le chat, bien que carnassier, est considéré comme une créature pure. « Contrairement aux chiens, il est autorisé à entrer dans les habitations » écrit Catherine Pinguet, chercheuse associée au CNRS et spécialiste de la cité du Bosphore (elle a notamment participé à la rédaction d’Istanbul : histoire, promenades, anthologie et dictionnaire, éd. Laffont, 2010). Cela expliquerait, entre autres raisons, l’accueil bien moins sympathique réservé ici aux chiens des rues. En 1910, le parti Jeunes-Turcs tenta d’éradiquer les canidés, qui eux aussi pullulaient, en les déportant sur un îlot désert où ils s’entretuèrent. Jamais sort aussi cruel ne fut réservé aux chats. 

Les habitants de la ville, eux, ne théorisent pas longuement sur leur amour des félins. Ils évoquent plutôt le « respect des êtres vivants », et une culture locale qui les pousse à prendre soin de ces paisibles voisins à quatre pattes. En réalité, tout se passe comme si ceux-ci avaient ici un statut hybride, mi-sauvages, mi-domestiques des chats publics dont le maître serait la collectivité, en quelque sorte. « A Paris ou à Londres, les gens ont une relation très amicale avec leurs chats domestiques. Mais il n’y a pas de chats des rues, ou alors ils sont mis en refuge et euthanasiés. En Turquie, la plupart des gens ne veulent pas avoir d’animal domestique, ce qui est considéré comme un luxe. Du coup, ils préfèrent s’occuper de ceux des rues », explique Lizi Behmoaras, une écrivaine qui entretient quatre chats dans le quartier de Kuzguncuk. La loi turque de protection animale de 2004 reconnaît d’ailleurs les droits des animaux « domestiques sans propriétaires ». 

A Istanbul, l’entretien des chats des rues ne dépend pas seulement des efforts des habitants et des vétérinaires qui leur consentent des ristournes. Il repose aussi sur l’action des belediye, les districts qui composent la ville. Dans celui de Besiktas par exemple, juste au nord de Cihangir, 21 employés municipaux s’occupent d’une population estimée à près de 3 000 chats. 

Ils mettent en place des abris et des gamelles collectives (voire des machines qui distribuent des croquettes lorsqu’on y introduit une bouteille plastique à recycler !). Ils soignent les chats malades ou heurtés par un véhicule, « à la demande des habitants qui nous appellent, précise Ahmet Ufuk Caliskan, le chef des services vétérinaires de Besiktas. Nous venons chercher l’animal en voiture et nous l’amenons dans notre centre vétérinaire. Il est ensuite relâché là où il a été ramassé ». Les employés municipaux prennent surtout en charge la stérilisation, pour tenter de réguler la population féline de la ville. Mais chez les défenseurs des animaux, l’action des autorités suscite aussi des réserves. 

Certains les accusent de faire le minimum, d’entasser les bêtes dans des abris indignes, voire de préparer leur éradication. En 2012, des milliers de personnes manifestèrent à Istanbul contre un projet de loi visant à embarquer chats et chiens dans des « parcs naturels » à l’extérieur de la ville, soupçonnés d’être des sortes de mouroirs. Le projet fut abandonné. Pour l’instant ? 

Les chats des rues de Cihangir sont devenus des phénomènes de réseaux sociaux, dont les photos sur des comptes comme « Cats of Istanbul » ou « Street Cats-Istanbul » (signées Michel Berthaud,) sont partagées et « likées » par des milliers de fans.

(Dossier de presse)