Entretien avec Ceyda Torun

Entretien avec Ceyda Torun, réalisatrice

 Comment avez-vous travaillé avec les chats errants d’Istanbul ? 

Les chats qui vivent dans la rue à Istanbul sont généralement très à l’aise avec les gens et ça leur plaisait que nos cameramen les suivent. En revanche, ils étaient plus méfiants, en présence de la voiture télécommandée que nous avions transformée en caméra. Soit ils s’enfuyaient, soit ils jouaient avec, quand ils ne l’attaquaient pas ! Ils étaient capables de fixer l’objectif géant de la caméra pendant de longs moments. Sans doute voyaient-ils un œil immense qui les scrutait ? Ça avait l’air de les ravir d’être regardés ainsi. Nous tenions à ne pas les manipuler pour les faire « jouer ». Cependant, le cas de figure ne s’est jamais présenté. Ils étaient tout à leurs habitudes et quand on les observe de près, on se rend compte que leurs rituels sont prévisibles. 

Nous avions toujours deux caméras placées sur eux. Charlie Wuppermann et Alp Korfali se mettaient d’accord pour savoir quels objectifs ils allaient utiliser pour la journée. De sorte qu’ils savaient toujours qui ferait les gros plans et qui filmerait en plan large, à chaque fois qu’un événement survenait. Ma seule intervention relative à la « direction d’acteurs » a consisté simplement à m’asseoir parmi les chats et à les caresser, pendant que Charlie ou Alp faisaient la mise en place et préparaient le cadre. Quand ils avaient terminé, je me retirais doucement du cadre. Notre plus grand défi était de nous approcher des chats sans qu’ils viennent nous demander des caresses ou qu’ils sautent sur nos genoux. 

Avez-vous utilisé des équipements spéciaux pour filmer les chats ? 

Pendant la préparation du film, nous avons vite pris conscience du mal de dos terrible qu’occasionnerait un filmage si près du sol et du danger aussi que c’était. On aurait pu facilement nous faire percuter par une voiture. Mais ce que nous avons filmé est très cinématographique et profite à l’histoire. Charlie a conçu une plate-forme pour les caméras, avec des moniteurs et un très long manche, afin de nous permettre de contrôler la mise au point. Les chats se déplacent aussi bien à la verticale qu’à l’horizontale dans toute la ville. Pour ne pas perdre leur trace, il nous fallait les avoir constamment dans notre champ de vision. Cependant, nous devions fréquemment frapper aux portes pour pouvoir accéder aux balcons ou dans les caves des gens. Si les chats se faufilaient dans des endroits interdits comme les voies ferrées ou un immeuble privé à l’abandon, nous nous séparions pour couvrir les issues les plus accessibles. Dans l’ensemble, les individus que nous avons rencontrés grâce aux chats étaient nos informateurs. Ils nous téléphonaient pour nous dire que tel chat était réapparu. Nous nous précipitions alors pour filmer. Il arrivait souvent que les chats se présentent à l’ouverture d’un café ou d’un restaurant ou bien quand une personne, qui les nourrit régulièrement, commence sa tournée. Ils avaient l’air d’avoir une horloge interne. 

Quelles relations entretiennent les Stambouliotes avec les chats ? 

Quand nous avons conçu le projet du film, ce qui nous plaisait le plus était la façon unique dont les chats sont traités à Istanbul, qui n’est pas très éloignée du traitement réservé aux vaches en Inde. Pour la population, qui est majoritairement musulmane, les chats sont quasi sacrés. Ils sont d’ailleurs cités à plusieurs reprises dans des histoires autour du prophète Mohammed. Comparée à l’approche hygiéniste en vigueur en Europe et aux États-Unis, où les chats des rues sont capturés et pris en charge, et à celle d’Asie et des pays arabes où ils sont traités avec indifférence, l’approche choisie par les habitants d’Istanbul consiste à s’occuper d’eux tout en préservant leur indépendance : elle offre de ce point de vue une nouvelle perspective pour comprendre la culture de la ville, et plus globalement la façon dont nous appréhendons la vie. 

Quel est le sort le plus enviable pour les chats ? Vivre dans la rue ou en appartement ? 

Aucune de ces options ne convient tout à fait. Ceux qui ont été enfermés ont un comportement fantasque et sautent même parfois par les fenêtres. Et puis il y a les chats des rues dont personne ne s’occupe et qui sont sales et affamés. Les chats les plus heureux étaient, à coup sûr, ceux qui étaient capables de s’adapter à ces deux mondes. En somme, ceux qui pouvaient aller et venir à leur guise, en ayant la sécurité et le confort d’un foyer et une personne chez qui retourner. Beaucoup d’habitants se disent exaspérés par les chats. Mais quand on discute avec eux et qu’on analyse la situation, on se rend compte que leur aversion vient plus de leurs problèmes psychologiques que des chats. Nous avons rencontré des gens qui détestent vraiment les chats mais c’était presque impossible de décrocher un entretien avec eux, parce qu’ils étaient très fermés aux autres et ne parlaient même pas à leurs voisins. 

Comment avez-vous financé le film ? 

S’il n’y avait pas eu cet effet de mode autour des chats sur Internet, ce film aurait été impossible à financer il y a dix ans. De plus, il n’aurait jamais été soutenu comme il l’est aujourd’hui. Nous souhaitions conserver notre indépendance, en ne recevant pas de financements d’un quelconque gouvernement, ce qui nous autorisait à montrer ce que l’on souhaitait dans le film. En conséquence, notre seule option était de faire appel à des investisseurs privés. Quand nous avons rédigé la note d’intention de notre projet, nous avions peu de films sous la main auxquels nous référer. Les seuls chiffres que nous étions en mesure de fournir étaient le nombre de vues, relatif aux vidéos de chats sur Internet. 

Toute l’élaboration du film a été un défi pour nous car nous savions que nous voulions faire un documentaire très différent des vidéos de chats. Mais nous n’avons jamais cessé de croire qu’il y a, dans le monde entier, beaucoup d’amoureux des chats. 

Comment vous êtes-vous documentée pour le film ? 

Nous nous sommes d’abord rendus à Istanbul à l’été 2013 pour voir quel film nous pourrions faire. Nous avons arpenté les différents quartiers de la ville et discuté avec les personnes qui s’occupaient des chats. Ce sont elles qu’on retrouve dans le film définitif. L’année suivante, des producteurs ont fait des recherches pour nous, pendant trois mois, sur le terrain. Ils ont repris notre travail de repérages dans les quartiers, afin de trouver des histoires qui seraient les fils narratifs du film. Quand nous avons débuté le tournage, nous avions 35 histoires de félins. Pendant les trois mois de fabrication du film, nous n’avons pu suivre que 19 d’entre eux car tous ne se présentaient pas aux endroits où on les attendait. Finalement, au montage, nous avons retenu les sept histoires qui forment le film définitif. Le critère de sélection des « humains » était l’éclairage qu’ils pouvaient donner sur leurs relations avec les chats. Nous avons choisi des personnes ordinaires, rencontrées dans la rue, sélectionnées aussi parce qu’elles connaissaient un chat en particulier et avaient noué avec lui une relation. Nous nous sommes entretenus avec ces « experts », en fonction de leurs domaines d’activités. Nous avons interviewé de nombreux artistes, des musiciens, des philosophes et des professeurs de tous horizons : tous étaient des amoureux des chats et en conséquence, avaient un regard unique sur eux. 

Comment avez-vous évité l’écueil de l’anthropomorphisme ? 

A l’évidence, les individus plaquent sur les chats des caractéristiques qu’ils voient en eux ou des traits de caractère qu’ils n’aiment pas. Nous faisons la même chose avec tout ce qui nous entoure, y compris avec les voitures à qui l’on donne un nom parfois ! C’est la raison pour laquelle c’était si fascinant d’écouter les gens parler des chats. Cet attachement que l’on a pour eux nous permet non seulement de connaître les gens un peu mieux mais aussi d’apprendre davantage sur nous-mêmes. Les divergences que j’ai pu observer sur la vraie nature des chats et la manière dont les personnes les percevaient sont révélatrices de notre appréhension limitée du monde. Je suis sincèrement convaincue que les chats, plus que tous les autres animaux, sont dotés d’une personnalité. 

Contrairement aux chiens qui sont croisés depuis des centaines d’années, les chats sont fidèles à ce qu’ils sont. C’est pour cela qu’ils donnent l’impression de « connaître l’existence de Dieu ». Ils n’ont pas été élevés dans le culte des humains. Ils sont complètement autonomes et capables de prendre soin d’eux, sans l’intervention de l’homme. Quand ils décident de se tenir à nos côtés, c’est très gratifiant car c’est un choix qu’ils font. 

Pourquoi trouve-t-on ces références à l’Islam dans votre film ? 

J’étais contente d’intégrer des références à l’Islam et à Allah, dans un contexte plus positif que celui d’aujourd’hui. Cela explique en grande partie pourquoi les gens s’occupent des chats. Il y a en effet beaucoup de références au prophète Mahomet et aux chats qui l’auraient sauvé d’une morsure de serpent venimeux. On raconte aussi comment sa chatte s’endormait sur le bas de son habit. Quand il devait partir pour la prière, il préférait couper le tissu, plutôt que de la réveiller. C’est souvent une manière d’évoquer la compassion et le respect que l’on doit aux autres, ce qui est un fondement des enseignements du Prophète. 

La ville d’Istanbul constitue un personnage capital du film, au même titre que les chats. 

Je voulais étudier les différentes mutations de la ville, autant que la relation très ancienne, liant les hommes et les chats. Il m’importait aussi de représenter la ville sous un angle inédit, loin de celui qu’on trouve dans les films ou les documentaires. Beaucoup de Turcs ont fait des documentaires sur Istanbul d’autres sortent encore actuellement, et à chaque fois, la ville est montrée de manière simpliste. On retrouve toujours les cinq mêmes angles de vue sur les mosquées, le pont du Bosphore ou le Grand bazar. Istanbul est bien plus que cela et je voulais partager cet aspect de la ville avec d’autres personnes. Rappeler aussi aux Stambouliotes à quel point leur ville est belle. Ils sont si occupés qu’ils ne la voient plus. 

Entretien réalisé par Sandrine Marquès

(Dossier de presse)