Entretien avec Chantal Thomas

Entretien avec Chantal Thomas

Comment avez-vous eu connaissance de cet étonnant échange de princesses ? 

Par les Mémoires du duc de Saint-Simon. Et parce que dans mon roman précédent, Le Testament d’Olympe, il était déjà question de Louis XV. J’avais lu plusieurs biographies sur lui où il était mentionné (en passant) qu’à l’âge de onze ans on l’avait marié à la l’infante d’Espagne, Marie Anne Victoire, âgée de quatre ans. Sous l’Ancien Régime, les mariages politiques ou diplomatiques étaient courants. Ils servaient parfois à aplanir des haines anciennes entre les peuples. Le sort des princesses concernées était assez terrible car elles étaient alors des représentantes de ce passé de guerre - des sortes d’otages. Ce qui est extraordinaire dans le cas de Marie Anne Victoire et Louis XV, c’est leur jeune âge. C’est ça qui m’a marquée... 

C’est en effet très étonnant pour nous, aujourd’hui que de voir cette enfance sacrifiée, cette enfance d’où émerge déjà une maturité d’adulte. 

En effet, ces enfants sont des jouets, des instruments dans des plans politiques qui les dépassent complètement. Ce qui m’a passionnée, c’est cette autre vision de l’enfance, cet autre rapport au corps, au temps, à la mort. Ces enfants sont d’un côté tout à fait innocents, les lettres de Madame de Ventadour, la gouvernante de la petite infante, en témoignent, mais à partir du moment où son père lui annonce qu’elle est destinée à être Reine de France, la petite fille assume le sérieux de sa fonction. Comme Louis XV, elle est à la fois manipulée et souveraine. Je pense qu’on a d’autant plus de mal aujourd’hui à comprendre cette maturité que nous sommes dans un processus inverse : l’enfance se prolonge, parfois jusqu’à l’adolescence qui elle-même se poursuit indéfiniment, faisant reculer l’âge des prise de décisions adultes. A cette époque-là, l’enfance était une phase quasi inexistante. Et ceci dans toutes les classes sociales. 

Louis XV a une conscience exacerbée de la mort.

Ayant perdu très jeune sa mère, son père et ses frères, Louis XV avait l’impression que seule la mort l’entourait, d’autant plus que planait sur lui la menace de l’empoisonnement. Il a cette phrase dans le film : « Est-ce qu’on peut tuer un enfant pour lui voler sa couronne ? » Je pense que Louis XV vivait dans le mutisme, la tristesse et la nostalgie de sa mère, qui était une personne extraordinaire. D’où son attachement immense pour sa gouvernante, qui deviendra celle de l’infante. Louis XV et l’infante se retrouvent finalement en compétition pour la seule personne qui les aime : Madame de Ventadour. 

Quelle éducation recevait Louis XV, censé gouverner tout un peuple ? 

Il était intelligent et a été éduqué avec soin. Il a eu des maîtres attentifs. On lui expliquait les grandes forces en présence, les cartes des différents pays, mais pas la diplomatie proprement dite. Louis XV est roi depuis l’âge de cinq ans, mais il devient roi absolu à douze ans, quand il est sacré à Reims. Il peut alors tout décider mais comme il le dit lui-même, on se sert de son nom pour gouverner à sa place. Quant aux princesses, elles ne recevaient, sauf exception, aucune éducation, sinon pour les arts d’agrément. Une inégalité entre les sexes qui s’est poursuivie fort longtemps... 

Le film va encore plus loin dans le romanesque que votre livre, notamment entre Luis et Louise Elisabeth, qui contrairement à ce que vous racontez dans votre roman, finit pas par être touchée par son époux.

Je crois que la grande différence entre un roman et un film est que le premier offre plusieurs possibilités d’interprétations. On ne peut pas se permettre ce luxe dans un film, qui se joue sur un temps très bref pour le spectateur. Il faut donc davantage trancher. Dans le roman, je suis restée fidèle aux lettres de Luis, qui expriment son amour pour Louise Elisabeth laquelle ne se rapproche pas de son mari, si ce n’est peut-être à l’extrême fin. C’est justement cette fin plus sentimentale, et positive, que nous avons eu envie, avec Marc Dugain, de développer dans le film. Cet ultime élan d’amour entre eux rend encore plus cruelle la mort prématurée du jeune prince. Parce que Louise Elisabeth commençait à l’aimer, quelque chose est vraiment perdue. Louise Elisabeth, je l’ai vraiment découverte en allant à Madrid et en lisant des petits mots d’elle. Manifestement, on ne lui avait pas appris à écrire, on ne lui avait donné aucune instruction, elle n’était pas aimée dans sa famille et ce non amour continue dans cette famille royale d’Espagne. La seule personne qui pourrait l’aimer est Luis, et elle le découvre trop tard. 

On finit par éprouver une grande tendresse pour don Luis… 

Don Luis était beau et séduisant, mais tellement malheureux. Pour m’inspirer, j’ai beaucoup regardé de tableaux à Madrid de cette famille royale. L’un d’eux est absolument bouleversant, où l’on voit don Luis en habits gris pâle... Son histoire est réellement tragique. Sa sœur Marie Anne Victoire a eu un vrai destin mais lui est mort du malheur qui l’opprimait. D’abord d’avoir perdu sa mère, ensuite d’être aux prises avec cette Farnèse froide et vexante qui l’empêche d’exister. Qu’on lui mette sur le dos une telle responsabilité royale tout en l’abaissant, c’est affreux. 

Quand il se tourne vers le tableau de Louise Elisabeth et implore : « Aimez-moi », il est clair qu’il a mis tous ses espoirs en elle. 

Elisabeth Farnèse, la reine d’Espagne était une mère et marâtre inflexible. 

Farnèse était la puissance politique, sinueuse, retorse de la cour d’Espagne. Et elle traitait mal les enfants du premier mariage de Philippe V, notamment Luis. Dans le film, elle est moins présente que dans le roman car l’important était de se centrer sur les quatre enfants... Mais on saisit bien le couple passionnant, et bizarrement passionné, qu’elle forme avec Philippe V, qui avait instauré que jamais la reine ne s’éloigne de lui. On voit bien le côté monstre à deux têtes de leur couple, et combien Philippe V est éblouissant, effrayant, dévasté par son mysticisme et sa folie. 

L’histoire de l’infante est, elle aussi, plus romanesque dans le film, où Louis XV lui témoigne davantage d’intérêt que dans le roman... 

Peut-être pas plus romanesque mais moins impitoyable. Louis XV va un tout petit peu plus vers elle dans le film. Mais ce qui est commun au livre et au film, c’est la difficulté de vivre de ces enfants, leur solitude, comment ils doivent se débrouiller avec des enjeux terribles, qui menacent de les broyer. 

L’homosexualité est très présente dans cette histoire. 

L’homosexualité fait aussi partie des choses généralement gommées dans les biographies, d’autant plus dans celles de Louis XV, qui sera ensuite célèbre pour le nombre de ses maîtresses, et leur jeunesse. Il a pourtant vécu ces années entouré d’amis homosexuels, et lui-même fut tenté. Quant à l’homosexualité de Louise Elisabeth, ce n’est pas comme dans Les Adieux à la reine, où j’ai inventé le personnage de la lectrice et lui ai prêté des pulsions inconscientes. Là, les liens de la princesse avec l’une de ses suivantes sont véridiques. 

Comment s’est passée l’écriture du scénario avec Marc Dugain ? 

Il a une manière très directe, rapide et précise de formuler ce qu’il sent et désire. On a fait un découpage du roman, en s’appuyant sur les scènes qui à chacun de nous nous paraissait devoir s’imposer. Certains passages, je les lisais à haute voix, Marc les transcrivait aussitôt en dialogues, qu’il m’envoyait, que je relisais... C’était une circularité entre lire, parler, se relire, reparler - mais aussi rire et se raconter d’autres histoires, les nôtres, par exemple. Marc et moi, ce ne sont pas les mêmes époques qui nous fascinent, mais on s’est devinés tout de suite. Ce qui l’a arrêté dans cette histoire avant tout, je crois, c’est l’enfance, confrontée au Pouvoir et à la Mort. 

Pourquoi Louis XV déménage-t-il à Versailles au début du film ? 

Quand Louis XIV meurt, en 1715, le Régent ne veut pas rejoindre la Cour de Versailles. Il habite le Palais Royal, aime Paris... Il rapatrie donc Louis XV près de chez lui, au Louvre. Puis ils repartent sept ans plus tard à Versailles, essentiellement pour des motifs politiques. L’entourage du Régent lui a soufflé que remettre les pieds dans ceux de Louis XIV était bon pour la popularité de Louis XV. Je suis indéfiniment passionnée par Versailles, qui est un symbole politique, une idée de la royauté absolue, coupée du peuple. Et puis j’aime son architecture labyrinthique, ses modifications de règne en règne. On connait bien l’apparat, ce qui est tout le temps montré : la Galerie des Glaces et au bout, les appartements du Roi et de la Reine. Mais il y a tout l’arrière, que l’on ne voit pas. Ces couloirs tortueux et ces chambres jamais aérées font aussi partie de Versailles, ainsi que tous ces destins qui se fracassent dans ce miroir aux alouettes.

Le film montre peu les fastes de la Cour... 

Quand Louis XV arrive à Versailles, le château est resté abandonné pendant sept ans et n’est pas du tout remis en neuf. Ça prend du temps pour qu’une cour se réinstalle dans un château. Le film montre le contraire de l’image lisse et monumentale de Versailles. C’est un espace intimiste. Ce lieu du pouvoir perdu dans les bois a pour moi un côté conte de fées. Toute cette histoire d’ailleurs est aussi un conte. 

Le personnage de Philippe d’Orléans, le Régent est complexe. 

J’ai beaucoup de sympathie pour lui. Quand je travaillais au CNRS, on lui a consacré un livre entier. Le Régent est un personnage, spirituel, brillant. Toute sa vie, il a voulu gouverner mais en a été empêché par Louis XIV, son oncle, justement parce qu’il était brillant. C’est seulement après sa mort qu’il a pu montrer ses capacités. Le Régent était cynique, on le voit dans cet épisode de l’échange, mais il aimait beaucoup Louis XV. On sait surtout de lui qu’il était un libertin jouisseur mais ce que l’on sait moins, c’est qu’il avait une idée de la politique internationale, était un grand collectionneur et un esthète. Il adorait la musique et a composé des opéras. La Régence a signifié l’ouverture après l’enterrement vivant de la Cour à la fin du règne de Louis XIV. 

La mère du Régent, la princesse Palatine est une femme haute en couleurs. 

La mère du Régent est l’un de mes personnages préférés, je l’adore ! Louise Elisabeth ou Farnèse, on ne les connaît qu’indirectement. Tandis que La Palatine, on la connaît par la lecture de son énorme correspondance, qui nous donne des informations sur beaucoup d’événements. En particulier sur comment la petite Marie Anne Victoire était si adorable et séduisante... Elle en témoigne dans ses lettres d’une manière émouvante. La Palatine tranche parce qu’elle est celle qui s’exprime, qui a une parole vivante dans un univers où les gens ne parlent pas beaucoup hormis de la chasse ou des derniers spectacles, des potins. La Palatine disait la vérité et cela faisait scandale à la Cour du Roi Soleil. 

Selon vous, cette histoire a-t-elle une dimension actuelle ? 

Oui, dans le traitement qui est fait des enfants. Aujourd’hui, on dit partout que leur bonheur est une finalité, mais je pense que souvent les enfants continuent à être des enjeux dans une stratégie décidée par les parents, des pions dans la confusion de leurs sentiments. Les choses ne se jouent plus au niveau politique mais familial. Et aussi économique, car ce qui a été découvert dans les dernières décennies, c’est que l’enfant est un marché, une richesse de consommation à exploiter. 

Et si on étend le débat au-delà de notre culture, l’actualité brûlante de cette histoire est le mariage forcé, admis sur des continents entiers. On s’indigne de ces horreurs pratiquées au XVIIIème mais que dire de ce qui se passe aujourd’hui en Afrique, en Inde ou en Afghanistan pour des millions de femmes ? Des petites ou jeunes filles traitées comme des biens appartenant aux parents qui en disposent comme ils veulent est une abomination complètement d’actualité. 

Et la manière dont la politique n’est que tractations et manipulations... 

Sous l’Ancien Régime la politique se joue entre familles. Les souverains sont tous plus ou moins cousins ou frères - ce qui explique l’incompréhension de Marie-Antoinette, au moment de la Révolution, vis-à-vis de la notion de nation ! Cette dimension familiale a disparu de notre politique. Encore que... si on lit Ils vont tuer Robert Kennedy, le dernier livre de... Marc Dugain, l’histoire de ce clan est extraordinaire, avec cette proximité entre deux frères, cette angoisse du complot, cette malédiction sur une famille, dans un pays soit disant si vaste et moderne... Quand nous avons travaillée sur le scénario, Marc n’avait pas encore écrit ce roman mais maintenant que je l’ai lu, je comprends mieux son imaginaire, son sens de l’analyse, de la projection fantasmatique et aussi quasi policière : au cœur du Pouvoir, règnent les ténèbres. L’ECHANGE DES PRINCESSES aussi se joue au cœur des ténèbres, mais ce qui rend cette histoire étrangement lumineuse, ce sont ces quatre enfants, rois et reines malgré eux.

Propos recueillis par Claire Vassé

(Dossier de presse)