Entretien avec Marc Dugain

Entretien avec Marc Dugain

 C’est la première fois que vous mettez en scène le livre de quelqu’un d’autre. Pourquoi avez-vous eu envie d’adapter L’Echange des princesses de Chantal Thomas ? 

J’ai beaucoup de goût pour l’histoire. Cette histoire-là m’était d’autant plus proche qu’enfant, je lisais beaucoup de livres sur le XVIIIème. Cet épisode de l’échange des princesses est très original, en particulier concernant le traitement des enfants, cette cruauté vis-à-vis d’eux. Et la façon dont ils essayent de s’en sortir. Tout cela n’est pas très loin de mon univers habituel, largement consacré à la manipulation politique. Ces gamins aussi sont littéralement manipulés, par des adultes qui eux-mêmes ne sont pas vraiment des adultes. Les jeunes aristocrates princiers étaient élevés dans la grandeur tout en étant maintenus dans un statut assez infantile : celui de rester des enfants qui jouent à la guerre parce qu’ils n’ont rien d’autre à faire. Ce qui explique en partie le déclin de la monarchie. Dans le film, on voit bien qu’elle est, déjà très agonisante. 

D’emblée, votre film s’ouvre sur la fin d’un monde, avec l’omniprésence de la mort, dans un Versailles en ruine.

Ce rapport à la précarité a été fondamental dans mon désir de faire ce film. Au XVIIIème siècle, l’omniprésence des épidémies comme la peste ou la variole induisait un rapport à la vie très particulier. La probabilité n’était pas de vivre au moins jusqu’à soixante-dix ans comme aujourd’hui, mais d’être mort avant trente-cinq ans. Cette menace constante de la mort explique aussi l’importance de la religion, qui offrait un lien entre la vie éternelle et cette vie terrestre si éphémère... Quand Philippe V dit à l’infante que la vie et la mort ne sont qu’une seule et même chose, c’est un concept qui est à la base de la religion, pour rassurer les vivants face à la mort. J’avais envie de montrer cette terreur devant la prise de conscience qu’on est mortel, étape constitutive de l’enfance. 

En particulier chez Louis XV : 

Louis XV est un enfant dont toute la famille a disparue à cause de la variole. Il voit mourir tout le monde autour de lui : son arrière-grand-père, son grand père, son père, sa mère, son frère... Et malgré ce déficit affectif terrifiant, on lui demande d’être roi. Et il se retrouve investi d’une fonction qu’il commence à investir maladroitement, puis qu’il finira par occuper pleinement. 

Une phrase qu’il dit au Régent résume la complexité de son rapport à la fonction de roi : « A la veille de notre majorité, nous ordonnons de ne pas dormir seul. » 

Le film raconte l’avènement d’un roi : comment un enfant orphelin et malade, par le lien un peu ridicule du sang se retrouve tout d’un coup investi de la fonction royale. Et découvre le monde à travers un prisme qui est celui du pouvoir absolu. En même temps il comprend qu’on ne le fait roi que pour le faire obéir. Le jeune Louis XV est maladroit et indécis. Dès qu’on lui demande de prendre des décisions, il se méfie, scrute les regards, répond à peine. 

Je voulais montrer cette facette du pouvoir royal, cette difficulté d’occuper une telle charge pour cet enfant. Louis XV est dépassé par son rôle mais il l’assume aussi, parfois même avec dureté. Quand il est dans la barque avec l’infante et lui dit : « Madame, on ne vous voit pas grandir », d’un seul coup, il est dans la fonction de reproduction, au sens royal du terme.

L’infante est un personnage à la force d’âme étonnante. 

L’infante était déjà très présente et très investie par Chantal Thomas dans le livre, elle les sublime, admirablement. Elle leur prête des qualités et une précocité qu’ils n’ont pas dans la réalité, j’adore son rapport aux enfants. J’ai investi Louis XV, Chantal a investi l’infante ! Et le film est le résultat de nos projections respectives. Chantal a accepté ma vision de Louis XV et moi j’ai essayé de respecter au mieux l’infante telle qu’elle l’avait vue. Tout en sachant que j’aime autant les autres personnages d’enfants et que je tenais à un équilibre. L’idée était qu’il y ait quatre enfants, d’un poids équivalent. 

Le romanesque est davantage poussé dans le film que dans le livre, notamment à travers le personnage de Louise Elisabeth, qui finit par se rapprocher de don Luis... 

Louise Elisabeth était une fille émancipée, effrontée, assez moderne, mais je n’avais pas pour autant envie d’excès. Je trouvais intéressant qu’à un moment, elle se résigne à sa fonction d’épouse et s’attache un peu à don Luis, l’encourage à résister à ses parents. « Continueriez-vous à vous comporter en roi, je pourrais même vous aimer », lui dit-elle. Je trouve cette résignation à la fois terrible et belle. 

Ces enfants sont embarqués dans un complot cynique mais ils se débattent avec noblesse, assument leur destin... 

Je n’abaisse jamais mes personnages, je ne peux pas, ce n’est pas mon tempérament. J’aime les films où il y a une hauteur des personnages. On n’est pas obligé de se focaliser sur une humanité qui sombre, elle sombre bien assez comme ça ! Ces enfants restent debout et dignes mais n’en sont pas moins les victimes de leur héritage déliquescent. C’est toute la question du déterminisme : dans quelle mesure peut-on s’exonérer de son éducation et s’extraire de là où l’on a été plongé dès l’enfance ? Le fait de s’opposer dramatiquement à son enfance, c’est déjà l’intégrer. S’en sortir est donc extrêmement compliqué pour ces enfants, notamment pour Louis XV, qui n’a qu’une solution : devenir roi puisqu’il est né pour être roi. Il l’accepte et le devient. 

Vous restez avant tout concentré sur l’intimité de vos jeunes personnages et filmez peu les fastes de la Cour. 

Quand vous faîtes en film historique, il y a deux solutions. Soit vous filmez la grande histoire, avec ses fastes - ce qui est un parti pris assez anglo-saxon. Soit vous filmez de manière plus intimiste. J’ai opté pour cette solution, je préférais rester serré sur les enfants, leurs réactions, leurs émotions. Là était l’intérêt du film pour moi, pas de faire une grande fresque sur le XVIIIème. 

Quant au peuple, il reste totalement hors-champs, hormis cette échappée dans la forêt, où la princesse croise le regard d’une jeune paysanne... 

La princesse sort du carrosse pour se soulager, regarde le ciel et tout d’un coup, elle aperçoit cette petite fille dans les bois. Elle est intriguée, esquisse un sourire et tout de suite on vient la ramener dans son monde... Je trouvais intéressant que cet unique moment d’échange entre l’aristocratie et le peuple se passe ainsi, montrant une princesse oppressée par son propre monde. Pour montrer cette aristocratie en déclin, pas la peine de rajouter l’image un peu clichée des sans culottes en guenilles, la consanguinité dans laquelle ils vivent suffit ! Cette aristocratie s’autodétruit dans des guerres tribales : la tribu des Bourbons contre celle des Orléans. Et à force de se croiser dans leur propre tribu, ils finissent par dégénérer, comme on le voit avec Philippe V. 

Le duc de Condé est un personnage assez ridicule. 

J’aime ce côté un peu excessif de personnage un peu débile qui veut réussir en politique... La France est alors la première nation mondiale et à sa tête, on trouve un jeune roi de treize ans qui se cherche et un premier ministre de vingt et un ans complètement dégénéré ! 

L’homosexualité est largement évoquée... 

J’aime cette ambiguïté qui traverse beaucoup d’adolescents, pas forcément de manière purement sexuelle d’ailleurs. D’autant plus à cette époque, où les sentiments et l’admiration nourrissaient beaucoup les amitiés masculines, où les hommes s’écrivaient presque comme deux femmes pourraient le faire. Et où il était plus compliqué d’aller vers les 15 femmes. Je voulais montrer tous ces questionnements qui traversent ce petit roi en devenir. Quant à l’homosexualité chez Marie Elisabeth, je l’ai abordée plus frontalement. Quand elle sort du lit avec sa suivante, on comprend qu’il s’est vraiment passé quelque chose, qu’elle a découvert un nouveau territoire... L’homosexualité à cette époque est aussi une manière de contourner les tabous sexuels et le risque très prégnant de grossesses. 

Où avez-vous tourné ? 

Dans plusieurs châteaux en Belgique : au château de Beloeil, dont l’intérieur était la réplique de Versailles et au palais d’Egmont, qui abrite le ministère des Affaires Etrangères à Bruxelles. Et pas loin, en pays flamand, il y avait le château de Gaasbeek, assez représentatif de l’art flamand d’influence espagnole, où l’on a tourné les scènes à la cour de Philippe V. 

Comment avez-vous trouvé vos quatre jeunes acteurs ? 

Igor Van Dessel, qui joue Louis XV, on m’avait parlé de lui. Il tournait alors au Cap Ferret et comme j’habite à Bordeaux, je suis allé le rencontrer. Je l’ai emmené déjeuner, on a discuté, et du haut de ses treize ans à la fin du repas, il a sorti son portefeuille : « Vous voulez que je vous invite ? » Igor est hyper photogénique. Il a une façon de prendre la lumière, avec ses yeux et son air un peu angélique. Et comme les grands acteurs, il est capable d’une grande concentration mais quand il a fini sa prise, il déconnecte immédiatement. Ce jeune garçon est stupéfiant car il est capable de rectifier un détail dans la seconde et faire évoluer son personnage comme il le fait, d’autant plus qu’on ne tournait pas dans l’ordre. Igor avait une grande compréhension de ce personnage qui a un peu tout perdu et qui ensuite se reconstruit. 

Et le choix de Juliane Lepoureau, qui joue l’infante ? 

Elle était là au milieu de plusieurs enfants venues au casting. Dès que je l’ai vue, j’ai su que c’était elle. Elle est tellement spontanée, avec une grande intelligence de son texte. Je ne sais pas comment on peut jouer ainsi à cet âge-là. Sur le plateau, elle était toujours contente, jamais fatiguée, ne se plaignant jamais alors qu’à des moments, elle attendait, elle attendait. Et pour le rôle de Marie Elisabeth, c’est Gilles Porte qui m’a parlé de Anamaria Vartolomei. Il l’avait repéré dans L’Idéal de Beigbeder dont il avait fait la lumière. C’est effectivement une actrice superbe et très talentueuse. Quant à Kacey Mottet-Klein, qui joue don Luis, il m’est tombé un peu du ciel. Lui aussi est extrêmement doué. 

Et le casting des adultes ?

Catherine Mouchet a un jeu unique. C’est étonnant à voir sur le plateau mais encore plus quand on le redécouvre aux rushs. Catherine incarne parfaitement ce lien avec ces deux enfants perdus. Quant à Lambert Wilson, il est très généreux, d’une puissance qu’il faut parfois un peu canaliser mais qui en fait un comédien exceptionnel. Je le trouve magnifique dans la scène de l’abdication, où il exprime la folie mystique de Philippe V à la perfection. Depuis le début, je le voyais dans ce rôle car il est à la fois hyper sensible et imposant. Olivier Gourmet en Régent, c’était également une évidence. Le Régent était plus efféminé mais cette brutalité dégagée par Gourmet correspond assez bien au côté marchand de bestiaux de cet échange : je te vends ma fille, je te rachète la tienne... Maya Sansa aussi, j’y tenais. Je les voulais tous, jusqu’aux seconds rôles comme Vincent Londez qui fait Saint Simon. On le voit très peu mais il installe tout en un regard. 

Comment avez-vous travaillé avec Gilles Porte, le chef-opérateur ? 

Je crois au talent des acteurs, à leur improvisation mais pas à celle du réalisateur pendant le tournage ! Du coup, je prépare tout à l’avance, notamment mon découpage. Un mois avant de tourner, je me suis donc rendu avec Gilles sur les décors du film, où scène après scène, je lui jouais les déplacements des acteurs pour voir où mettre la caméra. Au final, on a suivi d’assez près ce découpage. Pour lui exprimer mes désirs de lumière, j’ai montré à Gilles des tableaux, notamment un qui correspondait parfaitement à ce que je recherchais : un tableau d’enfant de Gainsborough. J’adorais la lumière qui passait sur le visage de cet enfant et Gilles s’en est très bien inspiré.

Comment s’est passé le travail sur la musique ? 

J’ai fait appel à Marc Tomasi, qui avait déjà composé la musique de LA MALÉDICTION D’EDGAR. Je recherchais une musique plutôt néo-baroque et Marc a travaillé nuit et jour pour parvenir à composer dans les temps. Les applaudissements des musiciens du London Symphony Orchestra lors de l’enregistrement ont été sa première consécration.

Pourquoi aimez-vous autant les sujets historiques ? 

Ça, c’est toute l’histoire de ma vie... Enfant, j’avais devant les yeux un homme qui avait été percuté par la grande histoire : mon grand-père, défiguré de manière atroce pendant la guerre de 14-18. Ce choc entre la petite et la grande histoire m’a éveillé à celle-ci et aux causes qui la rendent si dramatique parfois pour les individus. A sa manière, L’Echange des princesses raconte ces gens de pouvoir qui nous manipulent et nous entrainent dans des catastrophes collectives. C’est une histoire que j’aurais pu écrire. 

Claire Vassé

(Dossier de presse)