Entretien avec Wang Xiaoshuai, réalisateur

Quelle était votre intention principale quand vous avez commencé à travailler sur So Long My Son ? 

En 2011, j’écoutais les informations et on a annoncé que le gouvernement abandonnait la politique de planning familial de l’enfant unique et qu’il serait désormais possible de donner naissance à un second enfant. J’ai été positivement étonné parce que j’avais tenu pour acquis que la politique de l’enfant unique durerait encore longtemps et marquerait plusieurs générations. C’est ce changement qui a déclenché l’idée de So Long My Son.

So Long My Son mêle la grande fresque historique et politique avec un puissant mélodrame familial. Était-ce fondamental pour vous de montrer l’articulation entre la vie sociale et la vie intime ? 

C’est extrêmement important pour moi parce que les deux générations antérieures à celle montrée dans le film ont vécu dans une économie planifiée, dans un système fonctionnant avec une seule idéologie, un seul mode de vie auquel ils se pliaient et qui était caractérisé par le fait de ne pas mettre en avant l’individu par rapport au collectif. Aujourd’hui, notamment chez les jeunes générations, il y a une plus grande prise de conscience de l’importance de l’épanouissement individuel, mais la réalité chinoise telle que je la perçois, c’est que ce pays ne s’est jamais complètement éloigné de la primauté du collectif sur l’individu. Malgré des inflexions comme la fin de la politique de l’enfant unique, on en est toujours là. 

solongmysonbandeannonceComment la population a-t-elle vécu cette politique : mal comme la famille du film, ou en l’acceptant au nom des intérêts supérieurs du pays ? 

Malheureusement, la grande majorité de la population chinoise a l’habitude que la vie des individus soit organisée en fonction de la société et de ce que décident les hommes politiques. Maintenant qu’on peut de nouveau avoir plusieurs enfants, je me suis rendu compte que ça n’a pas donné lieu à beaucoup de débats, qu’il n’y a pas eu de libération de la parole. Ça m’a interpellé et je continue de réfléchir sur le pourquoi de ce silence qui est un sujet en soi. Les priorités des chinois ont changé : ce qui anime les gens aujourd’hui, c’est la quête d’enrichissement personnel, comme s’ils avaient tourné la page de la politique de l’enfant unique sans en faire le bilan. 

Le film commence avec la mort accidentelle d’un enfant. Vous y êtes allé fort pour empoigner le spectateur ! 

Ce qui m’importait, c’était de raconter cette histoire à partir du moment où les parents perdent leur enfant. Car cet évènement implique un bouleversement total dans la vie de ce couple et de leurs proches et amis, un bouleversement durable qui impactera toute leur existence à venir. C’était la vie de ce couple perdant leur fils et la politique de l’enfant unique que je voulais placer au centre du film. 

Après une ellipse, on retrouve ce couple dix ans plus tard avec un fils, un adolescent difficile. On ne comprend pas tout de suite qui est ce fils, et une partie des évènements que traverse cette famille ne se dévoile que progressivement. Souhaitiez-vous instaurer un suspens filial et familial ? 

En effet, j’ai voulu une certaine structure non linéaire pour mon scénario. Ce genre de suspens permet au spectateur de passer par des interrogations. Par ailleurs, je ne voulais pas tout dévoiler tout de suite car mon intention était aussi de montrer au spectateur ce que vit cette famille au quotidien sur le temps long, et comment certains évènements importants influent sur leur existence et leur comportement. Je voulais que le public ressente d’abord le quotidien avant de lui révéler tous les grands virages de l’intrigue. C’est comme quand on revoit un ami après un temps long : on le voit d’abord tel qu’il était, puis quand on apprend ce qu’il a vécu entretemps, on le voit ensuite tel qu’il est au présent.

Le film pose un regard critique sur l’influence de la politique de l’enfant unique sur la vie intime des individus. Néanmoins, en se faisant l’avocat du diable, on pourrait se demander si cette politique n’avait pas des arguments valables en sa faveur comme le souci d’éviter le risque de surpopulation ? 

Au moment où cette politique a été décidée, une bonne partie de la population chinoise la comprenait, notamment en raison des risques de surpopulation et de paramètres économiques. Cela dit, quelle que soit la politique d’un état, elle ne doit pas totalement tourner le dos à la liberté, aux droits et au bien-être des individus. Chacun devrait avoir le droit de décider de sa propre vie et du nombre d’enfants qu’il désire. Ce qui s’est passé avec cette politique, c’est que chaque chinois a dû organiser sa vie pour se mettre au service du pays, de la société et des décisions du gouvernement, sans aucun choix possible sur le plan personnel. Il me semble que c’est un cas unique au monde. Maintenant que l’on est de nouveau autorisé à avoir plusieurs enfants, il faut se pencher sur cette génération sacrifiée de parents d’enfants uniques pour essayer de comprendre comment cette politique a influencé leur vie, leur état psychologique, et comment on pourrait les aider. 

Le film est une montagne russe émotionnelle. Comment avez-vous travaillé le dosage de l’émotion, tant au niveau de l’écriture que de la mise en scène, afin que le spectateur ressente des émotions fortes mais qui ne paraissent jamais surchargées ou imposées ? 

Pour reprendre l’exemple de la mort de l’enfant au début du film, vous avez peutêtre remarqué que je n’ai pas insisté lourdement sur cet évènement tragique : c’est filmé de loin, la scène ne s’étend pas, on reste à distance. Je me suis attaché à rendre compte de la vie des personnages en adoptant un point de vue d’observateur légèrement en retrait : mon regard est calme, apaisé, contrairement à ce que vivent les protagonistes. Je crois que c’est ce regard calme qui fait d’autant mieux ressortir les émotions des personnages et celles du spectateur. J’ai essayé d’établir un rapport au spectateur en mettant en avant les détails quotidiens de la vie, détails auxquels chacun peut s’identifier. Quant aux situations émotionnelles, pas la peine d’insister dessus, elles se suffisent en elles-mêmes pour générer l’émotion. 

Le montage est extrêmement moderne, avec des ellipses, des flashbacks, des changements de lieux et d’époques qui ne sont pas indiqués en tant que tels. Vous faites confiance à la capacité du spectateur pour s’orienter tout seul dans le labyrinthe spatial et temporel d’un film.

Je suis tout à fait conscient de la singularité narrative de mon film. Je pense que les spectateurs européens sont suffisamment habitués à voir toutes sortes de films pour comprendre sans aucune difficulté ce genre de narration non linéaire. Je crois que le spectateur chinois s’intéressera moins à la particularité narrative et plus aux émotions suscitées par chaque tranche temporelle du film : il sera plutôt dans le ressenti que dans l’analyse, car les situations que je montre, il les a vécues. Pour moi aussi, le dispositif narratif n’est pas le plus important en soi, ce qui compte, c’est de parvenir à montrer le plus honnêtement possible la vie de mes personnages et à faire ressentir leurs émotions au spectateur. Je suis bien sûr conscient que ma structure en puzzle fait passer le spectateur par des zones de flou, des moments d’incertitude, mais ces incertitudes sont levées ensuite et n’empêchent pas de ressentir les émotions au présent de chaque séquence : c’està-dire les souffrances des personnages, les difficultés et vicissitudes de l’existence. 

Vos deux acteurs principaux, Jing-chun Wang et Mei Yong, ont obtenu le prix d’interprétation à la Berlinale. Pouvez-vous évoquer votre travail avec eux ? 

J’ai choisi deux acteurs qui ont la cinquantaine et qui ont vécu toute la période racontée dans le film. Ils en connaissent parfaitement tous les détails. Finalement, leur travail consistait essentiellement à laisser apparaitre leur propre ressenti de cette période et de cette politique de l’enfant unique. Cela appuyé bien sûr par l’apprentissage de leur texte, ainsi que le maquillage et les effets spéciaux pour montrer leur vieillissement sur quarante ans. 

So Long My Son a été magnifiquement accueilli à la Berlinale. Comment a-t-il été reçu en Chine, par la critique et par le public ?

J’ai bien remarqué en effet le bel accueil de la critique à Berlin, y compris de la critique chinoise. En Chine, les spectateurs ont ressenti beaucoup d’empathie pour le film et pour ses personnages. Il faut dire qu’ils sont très familiers avec ce qui est montré à l’écran, ils l’ont vécu, ils s’y projettent facilement, et cette familiarité a certainement contribué à ce qu’ils apprécient le film. 

En France, on peut voir beaucoup de très bons films chinois, des auteurs qui comptent comme vous-même, Jia Zhang-ke, Wang Bing, Bi Gan… On a le sentiment que le cinéma d’auteur de votre pays vit une très belle période malgré toutes les difficultés que l’on imagine. Qu’en est-il vu de Chine et selon vous ?

J’ai une perception différente de la vôtre. Les réalisateurs dont vous parlez font leur chemin depuis un certain temps, sont concentrés sur leurs productions, maintiennent une certaine qualité, et ce sont en effet ces films-là qui sont vus en France. Il y a aussi plein de jeunes réalisateurs qui ont besoin d’encore un peu de temps pour mûrir et être accueillis par le public français et international comme le sont ceux que vous avez cités. Malgré tout cela, le cinéma d’auteur chinois est très fragile car nous sommes confrontés à un certain nombre de difficultés comme la censure, la pression économique du marché… La réalité est donc moins rose que l’impression que vous pouvez avoir en France. Le cinéma d’auteur en Chine occupe un espace très limité et nous aurons besoin de beaucoup de temps encore pour améliorer notre situation. 

So Long My Son peut contribuer à améliorer cette situation car c’est une réussite qui a convaincu les cinéphiles internationaux et le public chinois… 

Ce film est très important pour moi dans la mesure où il reflète très sincèrement les sentiments des chinois et toute la période de la politique de l’enfant unique. Alors si les spectateurs, d’où qu’ils soient et d’où qu’ils viennent, pouvaient ressentir cela, ce serait mon plus grand souhait. 

Entretien réalisé par Serge Kaganski et traduit par : Pascale Wei-Guinot

(Dossier de presse)