Entretien avec Stefano Savona

En 2009, vous avez réalisé Plomb Durci, composé d’images que vousEn 2009, vous avez réalisé Plomb Durci, composé d’images que vousaviez tournées à Gaza durant la guerre menée par l’armée israéliennedans l’enclave palestinienne. Comment s’est fait le cheminement quimène, 9 ans plus tard, à ce nouveau film ? 

Plomb Durci voulait rompre l’embargo sur les images imposé par lesPlomb Durci voulait rompre l’embargo sur les images imposé par lesIsraéliens pendant leur opération militaire. Il a été conçu moins commeun film que comme une sorte de blog cinématographique au jour le jour,à partir du moment où j’avais réussi à entrer à Gaza malgré la fermeturetotale des frontières. Je filmais chaque jour, je montais chaque soir et jemettais en ligne les vidéos immédiatement, pour essayer de tenir une sortede chronique de la vie quotidienne pendant l’attaque. Je ne connaissaispas particulièrement Gaza, même si j’avais déjà beaucoup voyagé auMoyen-Orient, mais j’étais animé par ma colère contre les médias quiracontaient la guerre soit de façon aseptisée, de l’extérieur et sans savoirce qui se passait vraiment dans la Bande, soit de l’intérieur mais de façonpornographique, en ne se concentrant que sur les cadavres, la douleur etla violence. Je voulais échapper à cette double rhétorique, qui ne permettaitpas de comprendre ce qui se passait réellement pour la population de Gaza.Le film composé ensuite, Plomb Durci, porte la trace de cette démarche. 

samouniroad4C’est dans ce cadre que vous avez rencontré alors la famille Samouni. 

Oui. Au lendemain du retrait de l’armée de terre israélienne, le 20 janvierOui. Au lendemain du retrait de l’armée de terre israélienne, le 20 janvier2009, j’ai pu rejoindre le Nord de la Bande et la ville de Gaza, où j’ai rencontréla famille Samouni, une communauté de paysans jusque-là épargnée parsoixante ans de conflits et d’occupation, et confrontée pour la premièrefois à une tragédie sans précédent. Vingt-neuf de ses membres, femmeset enfants pour la plupart, avaient été tués par une unité d’élite de l’arméeisraélienne. Leurs maisons et leurs champs avaient été complètementdétruits. J’ai commencé à filmer les Samouni immédiatement, mais dès ledébut, je n’ai eu aucun doute : je devais faire un autre film sur leur histoire,qui n’aurait pas la même forme que Plomb Durci. Un film qui ne pouvait passe réduire à un compte-rendu du massacre ou au constat du deuil poignantd’une famille entière. J’ai compris qu’il fallait construire une autre position,un autre point de vue : sortir de cette situation où on arrive toujours justeaprès, quand l’événement a déjà eu lieu et que les gens n’existent plus quecomme victimes, ou en tout cas sous le signe de cette horreur qui s’estabattue sur eux. Ils disparaissent comme personnes dans leurs singularitéset leur diversité. Tout ce qu’ils sont par ailleurs, tout ce qu’ils étaient avantet que dans une certaine mesure ils seront après, disparaît. Je voulaisredonner aux Samouni une existence longue, cesser de les ensevelir tous,les vivants et les morts, sous le poids de l’événement fatal. 

Vous prenez conscience de cette distorsion dès votre retour enVous prenez conscience de cette distorsion dès votre retour en France ? 

 Oui, plus on travaillait avec Penelope (Penelope Bortoluzzi, productrice desfilms de Savona) sur les images tournées chez les Samouni, plus on se rendait compte des limites de la position dans laquelle je me trouvais. Nousne voulions pas faire un film de dénonciation de plus, nous savons que leurimpact est limité et qu’ils risquent souvent de restituer de façon sommaireet réductrice l’ampleur d’un événement complexe. Au fur et à mesure qu’onrecevait les traductions, on découvrait des témoignages de grande qualité,allant bien au-delà de la plainte ou de la dénonciation, traçant le portraitd’une communauté spécifique à l’histoire passionnante. Je reconnaissaisdans la manière de s’exprimer des Samouni la même façon de raconter,issue d’une culture de l’oralité, des paysans siciliens auxquels je consacredepuis des années une enquête documentaire, Il Pane di San Giuseppe.Ces paysans palestiniens traduisaient un rapport au monde au fond trèssemblable, à la fois ancré dans la réalité et très imagé. 

Comment ces constats ont influencé la suite du travail sur le film ? 

 Je savais que je ne pouvais pas m’arrêter aux images tournées en 2009.Je savais que je ne pouvais pas m’arrêter aux images tournées en 2009.Un an après, en 2010, j’ai reçu un message m’annonçant que le mariaged’un jeune couple qui semblait impossible à cause de la tragédie de janvier2009, et en particulier de la mort des pères des deux futurs mariés, allaitfinalement avoir lieu. Ça a été le déclic pour repartir là-bas, même s’il étaitencore plus difficile d’entrer à Gaza. Il a fallu emprunter des tunnels, maisau prix de pas mal de tribulations je suis retourné dans le quartier desSamouni et j’y suis resté plusieurs semaines. 

Comment la situation avait-elle évolué en un an ? 

Lorsque je suis revenu en 2010, un an à peine après le passage desLorsque je suis revenu en 2010, un an à peine après le passage desbulldozers de l’armée israélienne, les Samouni avaient déjà réussi à rétablirune partie de leurs champs, à transformer une étendue de décombres etde terre rouge en un quartier cultivé et verdoyant. Malgré les immensesdifficultés matérielles, renforcées par un embargo très strict, les Samouniavaient pour la plupart résisté au choc existentiel de la tragédie et à sespesantes retombées idéologiques. Filmer le quotidien de 2010, marquépar la guerre mais presque étonnamment « normal », m’a donné enviede raconter aussi le quotidien de 2008, où la guerre fait irruption dans unquartier paisible comme quelque chose d’imprévu, même si on est à Gaza.Je voulais affranchir les Samouni des rôles qui sont assignés le plus souventdans les médias aux Palestiniens, soit de terroristes, soit de martyrs. Jevoulais redonner place à la variété de leurs existences, d’hommes, defemmes, d’enfants. 

 D’une manière ou d’une autre, il vous fallait donc montrer desD’une manière ou d’une autre, il vous fallait donc montrer dessituations que vous n’aviez pas filmées, celles d’avant la guerre etaussi l’attaque israélienne. 

J’ai envisagé la fiction, mais c’était impossible parce que je ne voulaisJ’ai envisagé la fiction, mais c’était impossible parce que je ne voulaispas faire disparaître les personnes que j’avais filmées derrière desacteurs, ni, en cas de reconstitutions avec eux dans leur propre rôle,les mettre en face d’acteurs qui auraient joué ceux qui sont morts. À cemoment est venue l’idée de l’animation, domaine que Penelope et moiconnaissions mal, avec lequel on avait peu d’affinités. On s’interrogeaitsur la possibilité de mêler documentaire et animation. C’était avantL’Image manquante de Rithy Panh qui a proposé une autre réponse à un problème en partie comparable, l’absence d’images d’ « avant latragédie ». On hésitait, jusqu’à la découverte des animations de Simone Massi. 

Qui est Massi et en quoi son travail apportait-il une réponse à ceque vous cherchiez ?

Il a réalisé une dizaine de courts métrages en 20 ans, tous fondésIl a réalisé une dizaine de courts métrages en 20 ans, tous fondéssur la mémoire de sa famille et des autres habitants de son village ducentre de l’Italie. Il lui faut en moyenne deux ans pour faire un film de5 minutes. Son style est très homogène, ce sont des plans séquencesoù les éléments visuels se métamorphosent constamment, tandis qu’oncircule entre différentes échelles, d’une manière très poétique. Depuisde nombreuses années, il utilise la carte à gratter, ce procédé quipart d’une surface entièrement noire et, par une succession de traits,comme le burin en gravure, fait apparaître la lumière. Ses dessins ontun côté onirique mais ils sont visuellement très réalistes, très précis, cequi permet de les raccorder à des prises de vue réelles. Simone travailleentièrement à la main, très lentement. Je crois que l’énorme quantitéde temps et de gestes manuels incorporés dans chaque dessin donneaussi une dimension documentaire à ce qu’il réalise.

Comment avez-vous travaillé avec Simone Massi ?

Les animations reconstituent les souvenirs des protagonistes. À l’écriture,Les animations reconstituent les souvenirs des protagonistes. À l’écriture,nous n’avons rien inventé, tout ce que l’animation raconte est inspiré desrécits et des témoignages des Samouni, y compris les séquences derêve. J’ai voulu poursuivre la même démarche à l’image : les séquencesd’animation font revivre un quartier qui a réellement existé et aussi lesmembres charismatiques de la famille qui ont péri dans le massacre.Il était donc essentiel pour moi que le film reconstitue précisément etpresque « archéologiquement » les maisons, la mosquée, les vergers,ce paradis perdu dont parlent les protagonistes du film. Il fallait aussi que les personnages réels soient reconnaissables et réalistes dansque les personnages réels soient reconnaissables et réalistes dansleur version « animée ». J’ai décidé alors d’avoir recours en amont àla technologie 3D : avec l’équipe 3D, nous avons reconstruit le quartierdes Samouni d’avant la guerre et modélisé tous les protagonistes dufilm (les vivants à partir de mes images, les morts à partir de photos).Grâce à ces modèles virtuels, j’ai pu élaborer la mise en scène desséquences d’animation : nous avons créé des séquences animées en3D, qui ont été ensuite redessinées par Simone Massi et les animateurs 2D traditionnels. Chaque artiste s’est occupé d’une séquence et l’ainterprétée avec sa sensibilité, sous la direction artistique de Simone Massi. 

Vous considérez qu’il peut y avoir autant de vérité dans une imaged’animation que dans une séquence documentaire ?

Oui. Je lis beaucoup de littérature de non-fiction, dans l’héritage de Truman Capote. Je pense que le cinéma aussi peut associer un respectscrupuleux des faits et le recours aux ressources du roman en termesd’écriture. Un artifice comme l’animation permet de raconter au présentdes événements comme ceux qui sont survenus dans le quartierdes Samouni, alors qu’on ne peut pas les filmer au présent dans ledocumentaire. 

En plus des images documentaires et de l’animation dessinée,vous mobilisez un troisième type d’images. 

Le point de vue des hélicoptères et des drones israéliens est restitué parLe point de vue des hélicoptères et des drones israéliens est restitué pardes images de synthèse en 3D. Mais tout ce qu’on voit et tout ce qu’onentend provient de sources documentaires recoupées entre elles : lestémoignages de la famille Samouni, des membres de la Croix RougeInternationale et le résultat d’une commission d’enquête de l’arméeisraélienne. 

Vous n’avez pas envisagé de contextualiser les événements ? 

Nous nous sommes posés la question, notamment à propos d’éventuelsNous nous sommes posés la question, notamment à propos d’éventuelsrepères chronologiques à insérer dans le film, mais finalement nousavons voulu inscrire cette histoire dans un contexte plus universel, leplus possible « au présent ». Malheureusement pour l’essentiel rienn’a changé là-bas ces dernières années, il y a eu deux autres guerresmenées par Israël à Gaza depuis, tous les problèmes sont encore là,c’est pourquoi le film se situe « aujourd’hui à Gaza ». On dit la date desévénements dans le carton final mais nous avons choisi avec Penelopede ne pas les mentionner au cours du film – sauf celle du bombardement,qui est visible sur les images de synthèse.

Depuis le massacre de 29 membres de la famille, le statut des Samouni a forcément changé.

Avant 2009, les Samouni avait un statut très particulier : ils étaient à GazaAvant 2009, les Samouni avait un statut très particulier : ils étaient à Gazadepuis des générations, ils n’étaient pas des réfugiés comme la plupartdes habitants de Gaza. Ils se considéraient comme moins menacés, ilsn’avaient pas dans leur histoire directe l’expérience des expulsions etdes persécutions. Et puis ce sont des paysans, dans une zone qui estpresqu’entièrement urbanisée. Depuis 2009, ils sont à certains égardsdevenus comme les autres gazaouïs, en quelque sorte des réfugiés surleur propre terre, renvoyés sans cesse au martyre subi, bénéficiairesd’aides humanitaires qui tendent à les détacher de leur mode de vierural et notamment de leur lien à la terre. Les Samouni résistent de leurmieux à ce phénomène. Alors que pour la plupart des Palestiniens, dufait de leur statut de réfugiés depuis plusieurs générations, l’attachementà la « terre de Palestine » est une abstraction, une revendicationgénérale, pour les Samouni c’est une réalité très concrète, éprouvéephysiquement, qui leur permet de préserver une certaine indépendancede pensée et d’action.

Propos recueillis par Jean-Michel Frodon

(Dossier de presse)