Entretien avec Catherine Corsini, réalisatrice

Quels éléments du livre de Christine Angot vous ont décidée à porter Un amour impossible à l’écran ? 

Je n’avais pas lu de livres de Christine Angot depuis quelques années et c’est ma productrice, Elisabeth Perez, qui a attiré mon attention sur Un amour impossible, en insistant sur le fait que c’était un sujet pour moi. Je l’ai donc lu… Elle avait touché juste mais j’ai répondu par une pirouette en disant qu’il était impossible à adapter pour plusieurs raisons. Je mesurais la difficulté de retracer une vie presque entière en deux heures. Je me demandais s’il fallait confier le rôle de la mère à plusieurs actrices ou bien à une seule que le maquillage permettrait de vieillir, et comment parler de l’inceste du point de vue d’une mère qui ne voit pas. Par son amplitude le sujet me faisait peur mais j’étais fascinée par cette femme modeste et forte à la fois, par le mystère de son aveuglement et par l’amour qu’elle avait pour cet homme pervers. Au fond, dès les premières lignes, j’ai eu envie de filmer cette histoire de bout en bout. Au scénario s’est posée la question de me concentrer sur la première période de sa vie mais je n’ai finalement pas voulu. J’ai voulu affronter tout ce qui me semblait difficile, comme filmer le temps qui passe. La vie de Rachel contient le monde, elle raconte quelque chose de social et politique sur les époques qu’elle traverse, c’est pour ça que faire ce film était un défi qui m’excitait terriblement. Et puis mon enfance a ressemblé par certains aspects à celle de Christine Angot. 

Qu’est-ce qui vous semblait proche de vous ? 

Comme Christine Angot, j’ai grandi entourée de femmes au tournant des années 60, dans un milieu modeste, en un temps où la société tolérait mal que les femmes ne soient pas mariées, encore moins qu’elles aient des enfants hors mariage. Je me souviens de mes tantes qui se consumaient dans l’attente d’un amour. L’une d’elle notamment a passé sa vie à attendre en vain un homme qui la maltraitait. Je me rappelle ces vies déchirées par une histoire d’amour malheureuse. Ma mère était veuve et malgré cela, il était mal vu qu’elle élève seule sa fille. Ces femmes, avec tout le poids de leur éducation, ne se sont pas senties autorisées à vivre librement, et ma génération est issue de cet empêchement. Rachel est une femme résolument moderne car elle assume sa fille, ce qui était rare à l’époque ; elle assume de l’élever seule aux yeux d’une société provinciale qui insidieusement devait la juger. Mais Rachel est persuadée que sa fille est une enfant de l’amour, c’est ce qui lui donne la force de se battre dès sa naissance pour qu’elle soit reconnue par son père. C’est cette bataille qu’elle mène pendant des années qui va devenir par la suite son angle mort. Quand il accepte de la reconnaître, Rachel ne se rend pas compte, elle ne voit pas que d’une certaine manière elle lui «  offre  » sa fille. C’est la perversion absolue de Philippe. C’est à partir de la reconnaissance qu’il y a inceste. Il y a quelque chose de l’ordre de la tragédie mais aussi du polar dans ce récit. C’est en tout point fascinant. Au moment où Rachel croit avoir gagné, c’est là qu’elle perd tout. L’amour impossible est multiple dans le récit. Il est entre Rachel et Philippe mais aussi entre la mère et la fille. La relation mère–fille est un thème que j’avais envie de traiter depuis longtemps. Dans LA BELLE SAISON j’avais déjà abordé cette relation complexe mais ici elle est centrale... 

Comment avez-vous abordé le travail d’écriture ? 

Assez étrangement, l’adaptation est allée assez vite. Avec Laurette Polmanss, ma coscénariste, nous avons pensé qu’il était préférable de procéder avec le livre comme avec les rushs d’un film au début du montage, quand vous vous retrouvez avec tout ce qui a été filmé. Nous avons pris la matière du livre à bras-le-corps puis défini trois grands segments : l’histoire d’amour entre Rachel et Philippe, la solitude d’une femme qui prend des coups, se relève, continue de vivre et élève seule sa fille, et enfin la révélation de l’inceste que la mère n’a pas vu et qui en vient à tout corrompre, jusqu’à la relation entre la mère et la fille. Christine Angot est connue pour la radicalité de son écriture, néanmoins UN AMOUR IMPOSSIBLE porte en lui une part de romanesque ; c’est un film sur ce qui passe et ce qui reste, sur les choix passés et présents, sur les strates du temps, les âges de la vie. Il m’a paru naturel de choisir un certain « classicisme ». Ce qui me permet d’ouvrir sur un champ plus vaste. Le classicisme c’est aussi le refus de la prise d’otage émotionnelle du spectateur, c’est lui laisser son libre arbitre. Les événements sont déjà tellement complexes à saisir et à penser. J’ai voulu mettre la sécheresse de l’écriture de Christine Angot au service d’un récit de cinéma apparemment plus classique, mais qui conserve néanmoins une forme de netteté commune avec Angot : netteté des coupes, des ellipses, des situations. 

Christine Angot a-t-elle lu l’adaptation ? 

Au départ, j’ai été très heureuse qu’elle accepte de nous céder les droits de son livre. Elle avait vu LA BELLE SAISON et certains de mes films précédents. Le contrat que nous avons signé prévoyait qu’elle puisse lire le scénario. Nous avons passé une journée ensemble à relire et à commenter les choix que nous avions faits. Elle a été d’un grand respect et nous a laissé complètement libres. Elle m’a permis de correspondre avec sa mère, Rachel, que je n’ai pas souhaité rencontrer par crainte d’être influencée par son apparence et sa personnalité. J’ignore même si elle est brune, blonde, rousse… Je lui ai posé essentiellement des questions sur des éléments de costumes ou de décors. Elle a conservé un souvenir extrêmement précis de chaque chose, de tous les détails des lieux qu’elle a traversés. Son écriture était très appliquée et éclairante ; je sentais la droiture, la dignité, l’élégance et la pudeur de cette femme. Elle m’inspirait et je ne voulais surtout pas la trahir. Il n’y a aucun doute, cette Rachel était vraiment quelqu’un! À travers elle, je voyais plein de destins de femmes. J’ai fait lire ses messages à Virginie, je crois qu’ils l’ont beaucoup aidée. Mais malgré tout, même après l’adaptation du livre, après nos échanges, Rachel reste un mystère. 

Rachel, dans le film, c’est Virginie Efira. Comment l’avez-vous choisie ? 

En écrivant, je ne pensais à aucune actrice et je n’imaginais pas Virginie Efira que je n’avais jamais vue jouer. Je l’ai rencontrée dans un festival où elle présentait VICTORIA. Il y a eu deux chocs, la voir à l’écran et parler avec elle. Elle m’a séduite par son intelligence. Elle avait lu et aimé le livre. Elle a été surprise et très heureuse que je lui propose le film. Je crois qu’elle cherchait un rôle de cette ampleur. Rachel est quelqu’un d’intelligent et qui possède une dimension très concrète, comme Virginie. Il fallait trouver pour l’incarner non seulement une excellente actrice comme elle, mais aussi une partenaire avec laquelle je pourrais travailler main dans la main, réfléchir et échanger autour du personnage. Rachel ne se lâche pas, elle ne manifeste d’émotion visible qu’à une seule occasion, lorsque Philippe dit qu’il s’est marié. À l’inverse, elle est tétanisée quand elle apprend que sa fille est abusée par son père, et c’est un état très difficile à interpréter. Virginie ne va jamais vers des émotions faciles, elle a un jeu d’une grande subtilité, elle me faisait penser parfois à ces héroïnes d’Ozu, des femmes dans le sacrifice mais qui en tirent une force magnifique et qui sont toujours conscientes. Virginie maintient le personnage à une juste distance, sans que l’intimité créée avec Rachel contrarie la dignité exemplaire de cette femme. Lorsque je lui ai proposé le rôle, j’ignorais encore si Rachel serait interprétée par une ou par deux actrices… J’ai hésité longtemps à ce sujet. La transformation du visage de Virginie en celui d’une femme d’à peu près 70 ans ne demandait pas seulement un travail long et difficile – six ou sept heures de maquillage chaque jour –, c’est aussi un processus très aléatoire, à haut risque. Je devais confier le visage de mon actrice à des gens qui allaient le transformer et mon angoisse était de savoir si j’allais continuer d’y croire, si j’allais avoir envie de filmer ce nouveau visage, je redoutais d’aller vers lui ; j’avais peur qu’on ne voie plus la personne derrière le masque du maquillage. Même au montage, j’ai retardé le plus possible le moment de m’attaquer à la dernière partie. 

Cette dernière scène, précisément, comment l’avez-vous conçue ? 

 Dans le livre, l’explication entre la mère et la fille court sur trois jours. C’est un monument. Se posait surtout la question de comment faire pour que cette scène d’explication soit incarnée et vivante. Il y a une convocation de la fille à sa mère, une explication, un discours, mais aussi une réconciliation. Je voulais un lieu public, pour que l’on sente autour d’elles la possibilité d’autres vies, d’autres secrets, d’autres drames. Dans un café, l’écoute est particulière, il y a l’intime mêlé à l’espace public… Je me suis rappelé aussi qu’il y a une vingtaine d’années, dans un bistrot près de la République, j’avais surpris sans le vouloir une conversation entre une fille et sa mère, la première révélant à la seconde « Il a abusé de moi ». Je trouvais insolite de faire cette confession dans un lieu public mais cela a fait écho ; avec le temps et le livre, j’ai compris qu’il y a des choses dont on ne peut parler qu’en étant « protégé » par le monde extérieur. J’ai choisi de les filmer de très près (c’est aussi pourquoi le maquillage de Virginie était important, il fallait que je puisse m’approcher d’elle) en les dissociant par un champ-contrechamp, puis en les isolant dans l’espace. Enfin, la caméra tourne autour d’elles pour les réunir. Dans cette scène, la fille finit par faire parler la mère qui n’avait jamais rien dit jusque-là. Ce qui peut sembler fou, que ce silence ait duré si longtemps… Rachel, après toutes ces années, réussit enfin à parler de son immense culpabilité. Chantal explique à sa mère qu’elle n’est responsable de rien et qu’en abusant d’elle, c’est aussi Rachel qu’il visait. À ce moment-là, ce n’est pas un règlement de compte mais bien la dimension sociale du drame qui se trouve révélée. Cette histoire intime, profondément intime, puise ses racines dans les rapports de classes. Ces deux femmes sont des victimes l’une et l’autre d’un même pervers narcissique. C’est une scène clé, primordiale : pour sortir du cauchemar, il faut théoriser sa douleur, trouver un sens. Ce n’est pas qu’une explication ; d’une certaine manière, Chantal rompt avec sa colère et offre à sa mère une parole réconciliatrice. Rachel, au début comme une enfant, regarde sa fille avec inquiétude, puis peu à peu se dénoue et semble comprendre. On peut imaginer aussi une lecture un peu plus ambiguë de la scène qui m’est apparue au montage : que Rachel reconnait dans sa fille l’intelligence et l’aisance de classe du père. Ce qui donne à leur échange un aspect assez vertigineux.

Comment êtes-vous arrivée à Niels Schneider pour incarner ce pervers narcissique ? 

C’était compliqué, les acteurs pouvaient avoir peur du rôle. Niels est un acteur qui aime prendre des risques. Après lui avoir donné le scénario, j’ai fait machine arrière en craignant qu’il soit trop jeune pour le rôle. Mais il l’a lu très vite et a tenu à faire des essais. Il avait travaillé le personnage, sa véracité, son ambiguïté. Il a joué plusieurs scènes avec Virginie et à chaque fois ce qui était frappant, ce qui se dégageait de lui à travers le personnage, c’est le mal se cachant derrière la beauté. Ce qui donnait de la puissance à leur relation. Pendant le tournage, c’est un acteur inquiet mais investi quasi religieusement dans son personnage. Il me disait : « J’aime travailler avec toi, avec Virginie, mais ce rôle… j’ai envie que ça s’arrête, c’est atroce ! » En même temps, il fallait qu’à l’écran il soit aimable, au sens premier, il fallait qu’il « enchante » Rachel. Niels a un côté voyou que le vrai Philippe (qui dans la réalité se prénommait Pierre), n’avait sans doute pas, en tout cas pas à ce point. Le film n’est jamais du côté de cet homme ; du début à la fin, il existe exclusivement selon le point de vue de Rachel. C’est aussi une des raisons pour lesquelles il n’y a aucune scène scabreuse dans le film. La seule scène entre le père et la fille où plane un malaise, c’est quand il rentre dans la chambre d’hôtel et l’aide à faire sa valise. On sent son regard étrange peser sur elle, et dans le plan qui suit, l’adolescente médusée. Filmer l’inceste, cela aurait été faire violence à ces femmes une deuxième fois, ce n’était pas mon propos, et absolument pas mon point de vue. 

Et pour le personnage de la fille, combien d’interprètes ? 

Sans compter les bébés, quatre. J’ai croisé Estelle, qui interprète Chantal adolescente, lorsqu’elle avait six ans. Elle était la fille d’amis et je l’avais remarquée mais je l’avais complètement perdue de vue, jusqu’au jour où elle s’est présentée au casting. Elle venait d’avoir quatorze ans, elle m’a étonnée par sa maturité et sa délicatesse. J’ai pu parler ouvertement de l’inceste avec elle, ce qui n’était pas le cas de toutes les adolescentes. Faire jouer à des ados une fillette abusée par son père sans qu’elles en comprennent la portée me mettait dans une position moralement intenable. Estelle a été une partenaire idéale par sa concentration et son implication d’adolescente  ; elle a été absolument impeccable. Pour Virginie, se trouver tour à tour face à chacune de ces petites filles constituait une autre forme de défi, d’autant que toutes ces interprètes dessinent non pas une série de portraits, mais un personnage composite. J’ai choisi de passer de l’une à l’autre sans que rien à l’écran ne signale le changement d’actrice, contrairement par exemple à ce que fait Jane Campion dans UN ANGE À MA TABLE, où elle se sert des cheveux roux pour identifier le personnage et faciliter le passage d’un âge à l’autre. Je n’ai pas choisi ni recherché la ressemblance, mais la vraisemblance. C’est un choix de croyance dans le cinéma. Jehnny Beth, qui interprète Chantal adulte, a une certaine ressemblance avec Christine Angot mais c’est un hasard et je ne l’ai pas choisie pour cela. Elle m’a plu tout de suite par sa façon de scander le texte. C’est une chanteuse, c’est un visage nouveau et c’était important pour moi que cette fille soit inconnue ; elle a ce que je nommerais une « sauvagerie domestiquée » qui sied au personnage. 

Est-ce que les films de Jane Campion comptent parmi ceux auxquels vous avez pensé pour concevoir UN AMOUR IMPOSSIBLE ? 

Bien sûr, j’ai pensé aux maîtres de la narration, à la Jane Campion de BRIGHT STAR notamment, mais aussi Todd Haynes et Truffaut. Pour raconter une histoire qui dure pratiquement toute une vie, avec forcément des sauts dans le temps, des ellipses, des ruptures dans la chronologie, le recours à tout ce que le cinéma propose était nécessaire  ; tous les outils nous ont servi au montage. Avec Frédéric Baillehaiche, le monteur, nous avons joué avec les fondus, les surimpressions, les lettres montrées à l’écran, les acteurs s’exprimant face caméra. La voix off est essentielle, elle a permis de faire de grandes ellipses, de ramasser le temps, d’insister sur un détail, de déplier des évènements. Mais la voix off c’est aussi le texte de Christine Angot qui apporte la sécheresse dont le récit a besoin. Le film se découpe en plusieurs temps : la durée classique du début, de la romance, de la désillusion et puis l’attente, l’emprise, le temps douloureux et le temps fragmenté de la conscience, quand on progresse par à-coups. La voix off c’est celle de la fille qui raconte l’histoire du point de vue de la mère, donc de moments qu’elle ne connaît pas, qu’elle invente. Elle se fait objective par moments quand ce sont des faits avérés, la voix off devient alors celle d’un narrateur omniscient. Le passage du temps exigeait de changer souvent de technique de narration. Le film n’arrête pas de travailler le cinéma. Plus on va vers la modernité, plus la voix off disparait. J’ai aussi pensé à la voix off qu’utilise Campion dans LA LEÇON DE PIANO et au passage du temps. Je me suis aussi autorisée à faire des plans qui sont des hommages à des cinéastes que j’aime, comme Demy et Pialat. Il y avait aussi l’idée que cette femme, Rachel, devienne l’héroïne d’un film qu’elle aurait pu voir à Châteauroux dans les années 50, l’idée d’offrir à ces femmes modestes de la première partie, un film « classique ».

UN AMOUR IMPOSSIBLE est un film produit par une femme, écrit par deux femmes d’après le livre d’une femme, réalisé par une femme et qui retrace le destin de deux femmes. Est-ce une coïncidence qu’il soit terminé alors même que, depuis plusieurs mois, la parole des femmes se libère peu à peu ? 

J’ai commencé à travailler sur le film il y a deux ans, donc oui c’est une coïncidence de « timing »… Par ailleurs, J’ai toujours travaillé avec des femmes mais aussi avec des hommes et j’espère qu’un jour on ne se posera plus ces questions et que la parité deviendra naturelle. Je n’ai pas attendu l’affaire Weinstein pour parler des femmes, de leur émancipation, du militantisme et de la domination masculine. L’aliénation était déjà une problématique de PARTIR. UN AMOUR IMPOSSIBLE arrive en effet de plein fouet, dans ce moment assez enthousiasmant pour les jeunes femmes d’aujourd’hui qui s’interrogent sur leur rapport aux codes du pouvoir, à l’entre-soi masculin. L’histoire de Rachel et Chantal apporte d’une certaine manière une justification supplémentaire aux combats d’aujourd’hui, elle les corrobore, elle en renforce encore le bien-fondé, mais les résistances sont tenaces. Savoir que les femmes peuvent dénoncer aujourd’hui leur agresseur leur permet de se libérer de ce sentiment de culpabilité qui les contraint. Rachel et Chantal sont des femmes qui se relèvent de leurs blessures. Elles réussissent toutes les deux à ne pas être broyées, c’est un bel exemple de courage et d’intelligence car c’est bien la pensée qui les sauve. 

(Dossier de presse)