Entretien avec  Fellipe Barbosa et Clara Linhart, réalisateurs

Pour ce film, vous collaborez à nouveau avec le scénariste Lucas Paraizo…

Fellipe : C’est un grand ami et il nous a proposé ce scénario qui s’inspire de son enfance. Il a été énormément touché par La Ciénaga de Lucrecia Martel, auquel il se réfère parfois. Alors même si c’est une référence écrasante, il faut s’y confronter, d’autant que c’est un film qui a ouvert énormément de portes pour les cinéastes de notre génération. Lucrecia Martel a créé un nouveau langage cinématographique, très impressionniste et instinctif, sur le passage et le contrôle du temps. On a essayé de s’en éloigner par le choix d’un ton, d’une direction d’acteurs et d’un découpage très différents. 

Comment avez-vous choisi la résidence familiale ? 

Clara : Nous avons, en fait, tourné dans une maison où Lucas a passé son enfance, et beaucoup des intrigues du scénario de Domingo s’y sont déroulées d’une façon plus ou moins similaire. Elle se situe dans une petite ville de l’état du Rio Grande do Sul, la dernière avant la frontière uruguayenne. 

Il s’avère que Ítala Nandi, l’actrice qui joue Laura la matriarche, et qui fut une diva du cinéma novo brésilien, vient du sud et elle a conservé l’accent local, très différent de celui de Rio. Tous les enfants du film sont aussi de la région. 

Le sud du Brésil, c’est l’élevage et l’abattage bovin, la tradition de la viande séchée. Les conditions de travail, mais aussi l’esclavage, y furent pires qu’ailleurs, ce qui n’est pas peu dire concernant le Brésil. Dans ce type de domaine résidaient maîtres et esclaves. L’actrice qui joue Valentina est née dans cette ville et elle nous a dit combien ça la choque que l’on continue de louer ces maisons pour organiser des fêtes et des mariages, comme dans le film, sur ces terres imprégnées de souffrance et de la mémoire de l’esclavage. 

L’endroit était donc fondamental pour raconter cette histoire et évoquer l’hypocrisie de cette bourgeoisie qui n’a pas envie de prendre acte du changement social, qui préfère littéralement danser sur les cadavres de tous ceux qui se sont usés au travail sur cette terre, qui sont morts et oubliés là-bas. Le paysage de la région est très spécifique, propre à son histoire et ses traditions, cela n’a rien à voir avec Rio. Enfin, ce qui nous intéressait est le déplacement des personnages dans ce domaine, et comment la mise en scène aide à définir les relations de pouvoir entre eux, à travers des portes qui s’ouvrent pour les uns et se ferment pour les autres. 

Domingo évoque le théâtre de Tchekhov. 

Clara : Domingo dresse un portrait des peurs, des incertitudes et des préjugés de l’aristocratie brésilienne. Ses membres semblent être prisonniers du temps. À ce titre, Domingo dialogue beaucoup avec le théâtre de Tchekhov, à travers les points de vue des représentants d’une même famille. La trame du film se déroule sur une journée, au cours de laquelle les actions de chaque personnage deviennent les pièces d’un grand puzzle. 

Fellipe: Il y a un lien très fort entre Tchekhov, qui m’a beaucoup touché dans ma jeunesse, et Luis Buñuel qui est devenu la référence principale du projet. Sur le plateau, on parlait davantage de son cinéma avec la chef opératrice Louise Botkay, et en particulier de L’Ange exterminateur, qui commence là où se conclut Domingo. Néanmoins, le film n’est pas surréaliste, sans pour autant se vouloir naturaliste. 

Formellement, vous vous éloignez d’ailleurs du théâtre. 

Clara : Oui, et c’est pourquoi toutes les scènes sont en plan séquence, tournées caméra à la main pour les intérieurs, et en plan fixe pour les extérieurs : la farce est plus consciente à l’extérieur, plus complexe à l’intérieur. Fellipe doutait du procédé, mais comme nous n’avions que trois semaines de tournage, il fallait se fixer des règles. Souvent, on a combiné trois, quatre scènes du scénario en une seule au tournage, afin de la réaliser en un même plan séquence, sans changer d’optique. Le film entier est tourné avec une optique de 40 mm. 

Vous avez aussi beaucoup travaillé le son. 

Clara : Le son connecte les différents espaces de la maison familiale car, à l’intérieur, les murs ont des oreilles. Quant aux personnages, ils s’enferment souvent dans une pièce pour partager un secret, ignorant qui est de l’autre côté de la porte. À l’exemple de Bete et Miguel, qui s’isolent pour discuter et se droguer ; de Marcelo et Carlos, pour voir la vidéo pornographique de Nestor ; ou Valentina et son professeur de tennis, qui font l’amour cachés dans la voiture. Dans toutes ces situations, c’est le son qui connecte l’espace intérieur avec l’espace extérieur, qui détermine qui sait quoi, toujours de façon incomplète. De là surgit l’ironie, un élément récurrent de Domingo. 

Fellipe : C’est le film sur lequel j’ai le plus travaillé le son, avec Waldir Xavier, qui cette fois s’est occupé du montage son et, pour la première fois, du montage images. Le son met aussi l’accent sur de nombreux secrets de famille, certains très anciens. Dans la relation entre Laura et José, la matriarche et l’intendant, réside sans doute le plus grand de ces secrets, et il ne sera jamais révélé. Laura ne perd aucune occasion de rabaisser José devant la famille. Elle veut le renvoyer, pour ne pas avoir à affronter la vérité. Ici, le secret apparaît dans ses silences à elle, qui jouent un rôle fondamental dans Domingo. 

Il y a aussi les insertions du son de la télévision et de la radio. 

Clara : C’est l’un des rares ajouts sonores dans le film, en rapport avec la présence de Lula, qui s’exprime par le biais de la télévision et de la radio. On a même refait le montage de certaines scènes pour donner à Lula une place différente. En effet, on travaille sur ce projet depuis dix ans, et à chaque fois qu’on a tenté de le faire, la situation politique de Lula et du parti des travailleurs avait changé, d’une façon telle qu’elle modifiait la lecture du film. 

Quel sens donner au titre du film ? 

Fellipe : Domingo, c’est le jour des votes, et donc le jour de l’élection de Lula, mais c’est aussi une allégorie du septième jour de la semaine, celui du repos, qui suggère l’état dans lequel vivent les personnages. Pour eux, tous les jours se ressemblent. Enfin, c’est le jour de la famille mais aussi celui du Seigneur. Lula c’est un peu le Seigneur : il est barbu et on l’a sacrifié comme la brebis au début du film. J’aime bien cette idée, même si Clara la trouve ridicule. Elle ne croit pas en Dieu, mais moi si. Je crois en Dieu et je crois en Lula aussi. C’est une figure christique. Je suis plus centriste, à vrai dire, et Clara est plus à gauche et radicale. 

Clara : Ce culte de la personnalité est l’un des grands problèmes de la gauche latino-américaine, on l’a vu notamment avec Chavez. À cause à ce phénomène, on vit en ce moment un grand paradoxe au Brésil : le candidat favori pour les élections à la présidence d’octobre 2018, est en prison ! 

Malgré la virulence, Domingo témoigne d’une attention pour chacun des personnages, afin de comprendre leurs agissements. 

Clara & Fellipe : On déteste les films qui n’ont aucun amour pour leurs personnages. Déjà avec Gabriel et la montagne, de nombreux spectateurs ont détesté ce personnage et parmi eux, il y en avait pourtant qui aimaient le film et reconnaissaient notre amour à nous pour Gabriel, ce qui rendait d’ailleurs leurs attaques encore plus violentes. On nous disait : « Mais comment peux-tu aimer ce type !? » 

Ici aussi Eduardo, le père homophobe qui est le personnage le plus problématique, on l’aime quand même, on le défend parfois. On a choisi un copain à nous pour l’interpréter, qu’on trouve charmant. Lors des essais, il s’est révélé capable de susciter l’empathie, bien que son personnage soit odieux. Le Brésil est un pays de machos, les chiffres de féminicides y sont terrifiants. 

Dans le film en revanche, les hommes sont aussi violents qu’impuissants. Ce qui demeure, c’est plutôt la force des femmes. 

A travers ces élections de 2003, vouliez-vous montrer la fin d’un monde ou une période de transition ? 

Clara : D’une certaine façon, on peut rapprocher l’élection de François Mitterrand en 1981, et la panique qu’elle a provoquée chez les riches en France et celle de Lula. En 2003 aussi, les grands propriétaires brésiliens pensaient qu’on allait leur prendre leurs terres, et la télévision diffusait en boucle les images d’une actrice de télénovelas qui répétait à l’antenne : « J’ai peur, j’ai très peur. » 

Avec le recul, le Brésil a beaucoup changé, pas forcément de la manière dont on l’imaginait, mais tout de même. À l’époque du film, par exemple, Marcello, le petit-fils arrogant de Laura, serait allé sans problème à l’université, quel que soit son niveau scolaire, et au détriment de la jeune domestique qu’il harcèle. Aujourd’hui, en revanche, le contraire serait tout à fait possible grâce aux quotas dans les universités, qui ont énormément contribué à un début de mobilité sociale. 

Tous les résultats ne se voient pas encore forcément à l’oeil nu, et certains chiffres ont sans doute été arrangés, mais les mentalités ont indéniablement changé. C’est pourquoi le parti des travailleurs est important. Il a aussi sorti plus de 52 millions de personnes de la misère, du moyen âge. La fin du film représente cet élan prometteur. 

Domingo est le premier film que vous coréalisez… 

Clara : Notre relation évolue. Sur Casa Grande, que Fellipe a réalisé seul, j’étais assistante réalisation, puis productrice sur Gabriel et la montagne. Là, nous sommes tous les deux producteurs et réalisateurs et dans le prochain, ce sera moi la star (rires).

 

(Dossier de presse)