Conversation avec Romane Bohringer et Philippe Rebbot

Le Point de départ 

Philippe : Qu’est-ce qui t’a pris de faire ce film ? 

Romane : Est-ce qu’on se souvient vraiment du point de départ ? En vrai, ça a démarré en septembre 2016. On vivait ensemble dans notre maison, on n’était plus amoureux. C’était pesant. Mais comment ne pas faire exploser notre famille qu’on aime tant ? J’ai rencontré ce promoteur immobilier, un type incroyable, qui montait un immeuble neuf à Montreuil… Je pensais plutôt à deux appartements distincts. C’est lui qui a eu l’idée de les faire communiquer par la chambre des enfants. 

P. : Oui, ça c’est dans la vraie vie… Mais l’idée d’en faire un film, elle est venue quand ? 

R. : J’ai l’impression que c’était à La Pesse, dans le Jura. 

P. : Là où on a passé Noël 2016, avec une bande de copains... Un soir au coin de la cheminée, on s’est mis à leur raconter notre projet. On s’est beaucoup marrés en imaginant cette nouvelle vie, les situations un peu dingues auxquelles on allait se trouver confrontés. Certains y croyaient à fond, d’autres au contraire étaient plus que sceptiques. En tout cas, ça rendait tout le monde curieux. Et quelqu’un a dit : « Franchement, c’est un film, votre truc ! ». 

Dans le train de retour, tu as enchaîné : « C’est vrai, Doudou, on devrait en faire un film... ». Et je t’ai répondu : « Quand même, Beauté, faire un film, tu sais ce que ça représente, faire un film...? » Mais quand tu as une idée en tête, tu ne l’as pas ailleurs. Tu as entraîné tout le monde, moi le premier. 

R. : On n’a pas le même caractère, mais une chose qui nous rassemble pas mal, c’est une forme d’angoisse de la mort. On l’exprime différemment dans la vie au quotidien, mais on partage cette angoisse de la non-pérennité des choses. On a peur… Du temps qui passe, de la disparition, la nôtre et celle de ceux qu’on aime. Et du coup, je pense que le film vient de là, aussi, comme si on avait voulu immortaliser quelque chose de notre famille. On a fait de notre réalité une fiction, comme si, on voulait imprimer ce lien qui est le nôtre. Afin que nos enfants puissent s’en souvenir toujours... 

P. : Oui, pour leur montrer aussi que la vie est un jeu. Enfin, que même la rupture peut être un truc assez marrant, comme devenir un tournage acrobatique. 

R. : On a commencé à tourner un matin de mars, sur le plateau nu du futur appartement, avant que les ouvriers ne commencent à poser les câbles, monter les cloisons. Puisqu’on faisait un film, il ne fallait pas rater ce moment fondateur. On avait réuni trois techniciens : Bertrand Mouly à l’image, Jean-Luc Audy et Olivier Busson au son. On a fait ce film tous les cinq. Ils y ont cru tout le temps, c’était merveilleux. C’était un dimanche, une première séquence qu’on avait coécrite tous les deux, celle où je te fais visiter l’appartement pour la première fois. Vincent Berger, qui joue le promoteur, aussi était là. Le premier acteur à nous suivre ! On se disait : « On verra bien ! » Et les planètes se sont alignées d’une façon folle. Quelques jours plus tard, Bertrand Mouly en a parlé à Sophie Révil et Denis Carot, qui dirigent ensemble Escazal Films. Ils y ont cru aussi, ils sont partis avec nous, alors que rien n’était encore écrit. Quelle audace !

P.: On s’est servis de toutes les situations réelles. Notre vrai déménagement, notre signature chez le notaire… On s’interrogeait : que pourrait-on en faire ? Un plan ou une séquence. 

R. : Tout en gardant en tête qu’il fallait toujours inventer de la fiction. On ne voulait surtout pas faire un documentaire. On voulait raconter une histoire. Et on s’est beaucoup marrés. 

P. : On avait embarqué nos trois gars, qui sont venus parfois tourner à six heures du matin des images de réveils, de p’tits dej’, nous avec des gueules pas possibles. 

R. : C’était fou. On a tout fait dans une forme d’inconscience. Les événements de nos vies déterminaient les jours de tournage. Par exemple, je partais en tournée. Je me disais que ça serait intéressant de filmer ça. Et, hop, on inventait une scène. 

P. : On disait : « On tourne, on verra bien où ça va ». Et je pensais : « Si ça se trouve, ça finira sur un dvd pour nos enfants. » 

R. : Alors que moi, j’y croyais. 

P. : Toi, en patronne, tu me répétais : « On peut plus s’arrêter là… On a des producteurs maintenant … » 

 

L’écriture 

Romane: Je me suis chargée de la structure du scénario. Nos producteurs avaient demandé « l’arche » de la première partie avant l’été, pendant qu’on la tournait, je compilais mes textes et les tiens. Il y avait des scènes très dialoguées, d’autresqu’on laissait complètement ouvertes.

Philippe : Des scènes qu’on pouvait bouleverser à tout moment. 

R. : On ne faisait que s’engueuler ! Toi tu pensais que trop écrire allait à l’encontre de notre projet et tuerait notre spontanéité, moi j’avais besoin de quelque chose de concret sur quoi m’appuyer et je pensais qu’écrire était la seule solution pour transformer toute cette matière en un film de fiction… Au final, on a quand même écrit à quatre mains. 

P. : Je parlais, tu écrivais. 

R. : Quand je vois le film, c’est assez miraculeux, le mélange de nous deux. S’il n’y avait eu que moi, il manquerait de ce ton si particulier qui est le tien. 

P. : Et s’il n’y avait eu que moi, il n’y aurait pas eu de film ! 

R. : J’ai fait avancer la machine, et toi tu y as mis ta singularité, ton humour, ta liberté... On s’est arrêté de tourner après l’emménagement. On avait deux mois pour écrire la suite. Il fallait répondre à cette question : à quoi ressemblera la vie dans le nouvel appartement ? On a essayé de l’imaginer, de l’anticiper, et des choses inventées pour le film surviennent maintenant dans la vie. C’est assez drôle.

P. : Le malentendu du double dîner, c’est arrivé il y a dix jours. Pour écrire cette deuxième partie, on a discuté : qu’est-ce qu’il peut nous arriver ? 

R. : Et qu’est-ce qui nous ferait rire ? 

P. : On est très différents et on écrit à partir de ces différences. Ton personnage cherche à retrouver l’amour à tout prix, tandis que le mien ne rêve plus que de se la couler douce, entouré de ses enfants, et de quelques créatures féminines de passage. 

R. : À la fin de l’été, on avait enfin un vrai scénario ! Cette deuxième période de tournage a pris une forme plus classique, avec une petite équipe et des acteurs. On tournait souvent la nuit quand les enfants dormaient. Nos appartements s’étaient transformés en studios de cinéma : plateau A et plateau B… C’était très joyeux. On s’est mis à rêver de qui on voudrait dans notre film. Pour certains, on a inventé de vrais personnages, pour d’autres on a tenté de restituer leur personnalité… 

P. : Nos parents, mes frères, ta soeur, on leur a écrit un texte qui est le leur. Mon père parle dans la vie comme il me parle dans le film. On n’a sans doute jamais eu vraiment cette discussion, lui et moi, mais, par bribes, il m’a dit à peu près la même chose. 

R. : Le mien s’est toujours montré très sceptique quant à ma manière de gérer mon argent et mes projets immobiliers ! Ma soeur part au quart de tour, et ma mère s’effondre dès qu’on parle des enfants ! 

P. : On a deux familles très différentes. Chez les Rebbot on ne prend rien vraiment au sérieux, même quand c’est grave, c’est un peu la fête au calembour. Chez les Bohringer, c’est tout de suite plus émotionnel. Je vous appelle les « dramatologues. » On ne leur a pas fait composer quoi que ce soit ! 

R. : Oui mais quand même, entre être, et jouer qui tu es, il y a une différence : ma mère n’est pas actrice, tes frères et ton père non plus. C’était un vrai pari. On l’a fait en les dirigeant depuis derrière la caméra : « vas-y, allez, refais ce geste », « Olivier, redis ta vanne ». C’est un de mes grands bonheurs, ces scènes de famille. Avoir réussi à restituer un peu de qui ils sont et de pourquoi on les aime tant. 

P. : Il faut quand même lever un voile sur quelque chose : c’est toi la réalisatrice,le leader. Tu entraînes tout. Il y avait moins besoin de moi à la réalisation. D’ailleurs, une fois ou deux, j’ai émis une idée : on pourrait peut-être tourner comme ça ? Et là tout le monde s’est retourné vers moi : « Philippe on n’a pas le temps. » Ah, ok... 

R. : On avait envie d’écrire pour nos amis, ou pour des acteurs qu’on aime. D’inventer des personnages pour eux. 

P. : Pour sortir de l’exhibition, il faut créer des respirations. Et il faut de la comédie. 

R.: On a écrit avec comme moteur la gourmandise : trouver des rôles pour Gabor Rassov, pour Pierre Berriau, pour Aliénor Marcadé-Séchan. Et pour mes vrais voisins aussi, les Auréliens, dont l’un est comédien ! 

P. : Et pour Reda Kateb, qui est un copain. On a chacun un chien. Et c’est vrai que, souvent, on se retrouve à discuter de la vie en promenant nos chiens. La veille du tournage, je me suis dit : et si c’était un type que je rencontre tous les samedis ? Et s’il était expert en psychologie canine ? Reda s’est prêté au jeu. Il y a eu des coïncidences. On prend Vincent Berger pour faire le promoteur. Et on veut aussi que sa compagne, Delphine Cogniard, soit dans le film. Ils nous disent que, justement, ils vont se marier, en août. Et du coup on décide d’aller tourner à leur mariage. 

R. : Je me dis : « Putain, un vrai mariage dans ce film sur notre séparation... ! » Mais alors, on se demande : comment, dans le film, Delphine peut-elle rencontrer Vincent ? De là découle la scène où il vient garder les enfants, celle où elle est allergique, etc. Du coup, on va au mariage. Et là, toi tu as l’idée de la scène de la « désalliance », qui s’est imposée comme la scène de fin de film. 

 

Guérilla de proximité 

Romane : Clémentine Autain, c’est ton idée. 

Philippe : Je suis fan ! Depuis longtemps. Et si on écrivait une scène où je la rencontre ?

R. : On ne la connaissait pas, mais on s’est dit « Et pourquoi pas ? » On la rencontre, elle accepte ! Alors on a écrit la scène.

P. : Je crois à ce que je lui raconte, à ma tirade sur le « marxisme-lennonisme » : oui, je suis une sorte de Pierre Goldman sans le flingue. Je crois à la vertu de la politique de proximité : donne un sourire à quelqu’un, il te rendra un sourire. 

R. : Ta fameuse « guérilla de proximité »... On a fabriqué le film avant et pendant les élections : Fillon, la manif pour tous… Le personnage du directeur de l’école, que joue Gabor Rassov, est totalement inspiré de ce qu’on entendait à ce moment-là. Il y a aussi dans ce film notre envie de dire, on ne pense pas comme ça, on ne veut pas vivre comme ça. Existe-t-il une autre voie possible ? 

P. : Un type qui porte un postiche ne peut pas être tout à fait sain ! Si le film a un message c’est celui-ci : si vous êtes en couple, ne croyez pas qu’il faut vous séparer comme on vous a dit qu’il fallait vous séparer. Ne croyez pas aux injonctions d’une société. Il faut s’amuser avec tout ça. L’amour est un endroit de plaisir. À ce titre là, je suis assez hippie, assez métèque, assez « moustakiste », et toi aussi. On invente, on ne sait pas où on va. On a en commun d’être très communautaires. Dans notre ancienne maison, il nous est arrivé de vivre à huit avec mes frères et leurs copines. Pour nous c’est important d’avoir toujours des communautés, de brouiller les cartes. Les gens qui passent, on les appelle Tonton, et les enfants ne savent plus si ce sont de vrais oncles ou non. 

R. : C’est un truc qu’on a en commun. On aime vraiment les gens, on ne voulait pas que ce soit un film sur notre nombril, même si le sujet pouvait le laisser supposer. On avait envie de raconter plein d’autres histoires que la nôtre. Et on a l’espoir que plein de gens puissent se projeter dans ces histoires. 

P. : Notre couple a explosé, mais notre famille, non. C’est aussi ça que raconte le film. Je ne t’aime plus comme épouse, mais je t’aime comme mère et j’aime ta personnalité. Le fait qu’on n’arrive plus à vivre ensemble, c’est une chose, mais je tiens à tout le reste.

 

S’engueuler et au-delà 

Romane : Tu te souviens de la plus grande engueulade sur le film ? 

Philippe : On en a eu deux ou trois... Toujours sur le même mode : moi, je suis un flemmard, toi quand tu y es, tu y es ! 

R. : Je me souviens d’une en particulier. Je me tapais tout le boulot, celui de motiver les gens, par exemple. Tous ces gens qui sont venus par amitié et qui doivent être stupéfaits que le film sorte en salles ! 

P. : Ils sont peut-être bien emmerdés, remarque... 

R. : Je me sentais responsable. Je pensais à nos producteurs qui avaient mis de l’argent, et qui attendaient un scénario en retour. Un soir, je te dis que j’ai vraiment besoin de ta scène avec Clémentine Autain. Et là je reçois dix-sept pages. Dix-sept pages de bribes. J’aime tellement comme tu écris… Mais c’est tellement le bordel ! Bon, je les ai remises en forme. On avance... Je rends ces fameuses soixante premières pages. Sophie et Denis me disent : « On pensait vous proposer un coscénariste, mais on trouve ça formidable, vous n’en avez pas besoin. » Je rentre à la maison hyper joyeuse, hyper fière. Je te le dis. Tu me réponds : « C’est vrai, moi aussi j’ai lu et je suis étonné, ça donne quelque chose d’un peu foutraque mais il y a quelque chose. » Et puis tu ajoutes : « Mais quand même, c’est tellement intime que je me réserve le droit qu’à l’arrivée le film ne sorte pas. » J’en revenais pas ! Tout ça pour au final ne jamais montrer le film ! J’ai failli jeter l’ordinateur. 

P. : C’est vrai. À ce moment-là, j’ai le sentiment qu’on est cinglés, qu’on va vers une forme d’exhibition.

R. : Je te réponds qu’il est tout à fait temps de « désintimiser » nos personnages, de moins montrer de nous, de trouver la juste distance. 

 

Portrait craché 

Philippe : Est-ce que tu nous reconnais dans le film ? 

Romane : Il y a des scènes qui sont totalement nous, d’autres où on a grossi le trait. Mon personnage, c’est moi de façon « XXL »... 

P. : Le mien, c’est moi. Enfin, disons, moi par omission. 

R. : Tu veux dire toi, en moins chiant... 

P. : Oui c’est la vérité. Moi sans mon cavalier noir ; on ne voit pas le dépressif assis dans son fauteuil. 

R. : J’entends parfois : « Dans le film, Philippe est totalement irrésistible. » J’hallucine ! Moi, dans l’écriture, je ne me suis pas fait de cadeaux. J’étale mes défauts. Toi, tu as une capacité à faire de toi-même un personnage attachant en toute circonstance. Tu restes charmantissime ! 

P. : Ah mais c’est le boulot d’une vie, ça ! 

R. : C’est étonnant, ce mélange entre nos deux personnalités, ce qui fait qu’on s’aime et qu’on s’est séparés. Tout ressort, tout est là. Sans moi, il n’y aurait pas d’objet. Sans toi, il n’y aurait pas de poésie. Il y a ton esprit, et il y a ma ...

P. : ... ta pugnacité. On est très complémentaires, c’est pour ça qu’on arrive à continuer à se voir. 

R. : C’était quand même étrange. La séparation était faite pour nous rendre notre espace, notre liberté. Mais on s’est retrouvés pieds et poings liés par le film ! Il fallait se parler tout le temps. Et rejouer les rôles qu’on a joués dans la vie : ce qui nous a unis et ce qui nous a séparés. Moi, peut-être trop devant, autoritaire ; toi trop, comment je pourrais dire... ? 

P. : Velléitaire...? 

R. : C’était aussi une manière de tout rendre moins brutal : la séparation, la vente de la maison, le déménagement, etc. En faire un film, ça dédramatisait, ça déréalisait. Il faudra demander aux enfants dans quelques années comment ils l’ont ressenti. 

P. : Oui, ça nous a adoucis tous ces moments là. C’était un soin par le jeu. 

R. : Par le geste, par la fiction. Je n’ai plus pleuré sur la vente de la maison, je n’ai plus pleuré sur le déménagement. Parce que je pensais à ce qu’il y avait à tourner ! Sans le film, cela aurait sans doute été beaucoup plus douloureux pour moi. 

P. : En tout cas, le film conforte quelque chose que je sais : tu as beaucoup de qualités. Je t’ai quand même croisée, c’est une chose hallucinante. Voilà, je te trouve des qualités de dingue, et tu me trouves des défauts de maboule. 

R. : C’est faux ! 

P. : J’ai découvert à quel point on est liés. On a fait du théâtre, on a fait deux enfants, on a fait un film. 

R. : Oui, cet objet nous a fait découvrir à quel point on est liés. Ce n’est pas une surprise. Mais c’est vrai. Et quand je vois le film, je vois tout ce que j’aime en toi. Tu ne ressembles à personne. 

P. : C’est génial d’avoir fait ça, passé la déception, passé les engueulades. 

R. : On est liés au point de ne pas avoir pu ne pas faire ce film.

(Dossier de presse)