Entretien avec Gabriel Yared, compositeur de la musique originale

On peut s’étonner de voir votre nom associé à SI TU VOYAIS SON COEUR, le premier long-métrage de la jeune réalisatrice Joan Chemla…

Pas du tout ! Je m’intéresse aux jeunes réalisateurs, je ne pense pas en termes de « carrière » – je n’aime pas ce mot, d’ailleurs. Sinon, je serais resté aux États-Unis après mon Oscar, j’aurais accepté de faire cinq films par an, et sans doute que je serais en dépression ! Je recherche un véritable mariage avec un film. C’est ce mariage-là qui fait qu’à chaque fois j’ai envie de me dépasser.
Quand Joan m’a écrit pour me demander si elle pouvait m’envoyer un projet, j’ai tout de suite senti qu’elle avait une personnalité et j’ai été captivé par la lecture de son scénario, très bien écrit et construit. Son apparente simplicité cachait une complexité que l’on retrouve dans le film. Et puis j’aimais qu’il y ait beaucoup de silences, ça me faisait rêver ! J’ai imaginé plein de musiques avant même de commencer à travailler. 

Avez-vous travaillé très en amont du film ? 

En général, j’aime travailler en amont et composer la musique du film avant le tournage. Pour SI TU VOYAIS SON COEUR, j’ai préféré attendre de voir les premières images du film. Cela ne m’a pas empêché d’être impliqué très tôt. Joan m’envoyait les photos des premiers repérages à Marseille et elle m’a aussi demandé des conseils sur le choix de la musique tsigane pour la séquence du mariage. Par la suite, je n’ai pas voulu donner cette couleur à ma propre composition. La musique du film est un personnage quasi silencieux, hiératique, qui surgit de temps en temps, sans jamais se mélanger à l’univers musical des personnages. Ce sont deux entités différentes dont l’une appartient au réel, et l’autre à l’onirique. 

La musique n’est pas très présente quantitativement mais elle imprègne tout le film. 

Pour un compositeur, entrer dans un projet où il y a beaucoup de silences, n’implique pas forcément qu’il y aura beaucoup de musiques – elle est d’ailleurs effectivement très rare dans le film. Cela implique en revanche de réfléchir à chaque note de musique que l’on va mettre.
J’aime que la musique ait une force quasi subliminale. Souvent, les gens disent que la musique est un personnage du film. Certes, mais ils oublient souvent qu’un personnage ne parle pas tout le temps, n’envahit pas le film. La musique n’est pas là pour meubler ou surligner. D’autant plus dans un film comme celui de Joan, dont les images sont déjà si habitées. Je n’avais pas envie d’être redondant, des passages dans son film peuvent rester parfaitement silencieux tant ils expriment déjà une musicalité. 

Quelles étaient vos lignes directrices

Joan souhaitait que la musique « éclaire ce qu’il y a de plus sombre et mystérieux dans les personnages ». Le scénario et le film sont construits en cercles concentriques : on tourne, on tourne, on tourne… Il y a un véritable cheminement avant d’atteindre le coeur du film. J’aime que le film soit à la fois très construit et ne dissipe pas pour autant cette sensation de brouillard. La première fois que l’on voit le film, on en sort en ayant l’impression d’avoir vu passer un mirage. C’est un peu ce que j’ai essayé de transmettre par ma musique.
Je recherchais aussi une forme de dépouillement pour épouser la complexité du film. J’ai donc fait appel à un orchestre resserré de huit musiciens pour respecter l’esprit de ce film extrêmement pur, que ce soit sur le plan de l’image, de la direction d’acteur ou du son. Joan assistait aux enregistrements, elle était heureuse de voir la musique se construire avec les musiciens, qui apportaient leur humanité et leur chaleur. 

Le cinéma de Joan Chemla est très sensitif… 

Comme le héros du film, pour qui chaque jour est un renouveau, le spectateur ne sait pas où il va. Il doit se laisser prendre par la main, entrer dans ce film comme dans une oeuvre pas du tout répertoriée, qui ne raconte pas tant une histoire qu’un cheminement, une rêverie personnelle, une errance sans début, ni fin.
Dans un cinéma français riche et divers, Joan est de la graine des très originaux, hors système. Je suis sûr qu’en murissant, elle va ciseler son style, affiner sa personnalité. Je lui souhaite de parvenir à aller vers le public sans faire de concessions à son idéal. Je vois chez elle beaucoup de talent et de promesses d’autres beaux films à venir. 

Propos recueillis par Claire Vassé

(Dossier de presse)