Entretien avec Mohammad Rasoulof, réalisateur

 Qu’est-ce qui vous a inspiré ce film ?

C’est un souvenir de ma jeunesse, dont j’ai toujours pensé que ce pourrait être un sujet de film. Cela date d’il y a une vingtaine d’années. Je travaillais dur à l’époque pour gagner de quoi vivre. Je produisais des publicités en vidéo. Un soir, j’ai décroché un boulot urgent à faire, avec juste la nuit pour le faire. J’étais épuisé mais j’avais vraiment besoin de cet argent. Il était plus de minuit, je suis monté dans ma voiture pour aller à mon bureau. J’étais presque arrivé quand la police m’a arrêté pour un contrôle de routine. Ils ont vérifié mes papiers. Je n’avais commis aucune irrégularité, mais les policiers ont vu que j’étais pressé, alors ils m’ont gardé là. J’essayais de rester calme. Au bout de dix minutes, je leur ai expliqué ce que je faisais et pourquoi j’étais pressé. Ils n’ont rien voulu entendre. J’ai commencé à monter le ton, à protester. Cela n’a servi à rien. J’étais immobilisé là sans raison. Au bout d’un moment, un des policiers a baissé sa vitre et m’a dit que si je payais quelque chose, je serais libre de partir. Je cherchais comment sortir de cette situation sans payer de pot de vin. Si je ne rejoignais pas vite mon bureau, je risquais de perdre non seulement le boulot que j’avais à faire, mais aussi le client qui me l’avait confié.

J’étais assis dans ma voiture, pendant que les policiers, indifférents, continuaient à surveiller le trafic. J’ai remarqué qu’on n’était pas loin d’un commissariat. J’ai rappelé le policier et lui ai demandé à quel montant il pensait. 

Il m’a répondu « Paye ce que tu peux ! ». Il m’a fait comprendre que cette somme serait partagée entre tous les policiers présents. On a fini par se mettre d’accord sur un montant. Je lui ai dit que je n’avais pas cette somme sur moi, qu’il fallait qu’il m’accompagne jusqu’à mon bureau où j’avais de l’argent. Il est alors monté dans ma voiture. Arrivés à mon bureau, il a attendu dans le hall tandis que j’allais chercher l’argent dans une autre pièce. J’en ai profité pour photocopier chaque billet que j’allais lui donner. Je lui ai donné l’enveloppe, je l’ai reconduit à l’endroit du contrôle, et j’ai pu repartir finir mon travail. Mais je ne pouvais pas laisser tomber. 

Je suis allé au commissariat, j’ai demandé à voir un policier, je lui ai raconté qu’on m’avait forcé à payer un pot de vin, que je voulais porter plainte. Il m’a demandé quelles preuves j’avais, alors j’ai sorti les photocopies en disant « quand votre patrouille rentrera, regardez les billets qu’ils ont sur eux et vous verrez ». Il m’a regardé, a pris mes photocopies, a appelé un agent et lui a donné l’ordre de me mettre en cellule. J’y ai passé la nuit. Je n’ai été relâché qu’à midi le lendemain…

Comment la censure dans votre pays affecte-t-elle votre processus créatif ? Vos relations avec les autorités vous empêchent-elles, par exemple, de choisir vos collaborateurs ? 

On dit souvent que la censure et les limitations qu’elle entraîne stimule la créativité des artistes. Mais ce n’est pas toujours le cas. Parfois, on atteint un niveau de saturation qui peut conduire au désespoir. Quand l’autorité de censure vous empêche d’être connecté à votre public, il vous faut trouver des approches subtiles, indirectes, et vous devez lutter pour ne pas que cette mise à l’écart vous abatte. Car, à cause de cette absence de connexion avec votre public, votre travail devient quasiment un monologue, puisqu’il n’est plus visible. Cette censure qui vous pousse à la marge, qui crée une image manipulée de vous et de votre travail, altère aussi les sentiments du public. C’est décourageant, mais vous finissez toujours par trouver des gens autour de vous qui cherchent la vérité. 

Mon équipe technique est pour l’essentiel restée la même et, après des années de collaboration, il s’est créé entre nous de la compréhension et du respect. Ce qui ne nous empêche pas de rencontrer, durant la production, des problèmes imprévus. 

Par exemple, pour ce film, le rôle principal exigeait la présence d’un acteur très solide. Je savais que ce serait un rôle délicat et que la peur du sujet et de la censure en ferait hésiter plus d’un à accepter ce rôle d’un homme qui n’est pas musulman, et dont la religion n’est pas établie. Aucun de mes amis proches n’a voulu le jouer. À la dernière minute, mon assistant a rencontré un acteur très respecté qui a accepté et a débarqué sur le tournage dès le lendemain, prêt à tourner. Juste avant la première prise, nous nous sommes assis tous les deux dans la voiture pour parler du film. Il avait tout compris. Le personnage, les pièges du rôle. Il connaissait des gens qui avaient vécu ce genre de situations. Il avait accepté le rôle pour pouvoir prendre position face à cette injustice. Il a incarné ce personnage avec beaucoup de sérénité, et sans avoir peur. 

Ce personnage entretient un rapport paradoxal avec l’autorité…

Ce paradoxe est la conséquence de son sens de la morale, parce que les valeurs sociales qui l’environnent sont en contraste direct avec ses principes moraux. Dans de telles conditions, la structure sociale est comme un bulldozer. Elle avance, quoi qu’il arrive. Si vous n’obéissez pas aux valeurs du système, aussi immoral soit-il, vous êtes considéré comme un marginal et un fauteur de troubles.

Comment décririez-vous la « compagnie » dont on parle dans le film ? 

C’est une entité dans laquelle la politique, l’argent et le pouvoir sont liés. C’est une puissance qui, de par sa structure, influence toute la vie du village. Elle a bafoué les valeurs sociales, et les habitants, qui la subissent, préfèrent joindre le système dominant, avec l’espoir illusoire qu’ils pourront le transformer de l’intérieur. 

Est-ce que les poissons rouges que Reza élève ont une valeur symbolique en Iran ? 

Durant les fêtes du Nouvel An, ces poissons symbolisent la vitalité, la chance. Dans le film, j’en ai fait un métier qui me permet d’expliquer un peu le caractère de Reza. Je montre que cet homme ombrageux, fermé, au regard froid, est une âme tendre. Pour moi, il est comme un escargot qui s’est réfugié dans sa coquille. 

Que représente cette cave dans laquelle Reza se réfugie pour échapper au poids du quotidien ? 

Reza a abandonné tout espoir que les choses puissent changer, alors cette solitude est une façon de s’exclure momentanément de cette chaîne de corruption qui l’entoure. Dans ces moments où il est seul dans les bains thermaux, il puise du réconfort et la force de continuer. Il boit le vin qu’il a fabriqué, et oublie pour un instant les circonstances de son quotidien.

Parlez-nous du couple qu’il forme avec son épouse, Hadis. 

Hadis le soutient. Elle fait tout pour sauver sa famille. C’est une femme forte, maternante. De par son travail de directrice d’école, elle est en contact avec l’extérieur du foyer. Elle comprend la solitude de son mari, mais elle n’est pas comme lui, et succombe plus facilement aux valeurs sociales dominantes. Elle tente d’utiliser ses connections, son pouvoir. Elle essaye de convaincre Reza de faire comme tout le monde, d’acheter les gens, de jouer le jeu de la corruption. Elle comprend Reza, mais elle sait que si elle agit comme lui, toutes les portes leur seront fermées. Je dirais qu’elle est comme un pont entre Reza et la société. 

Voyez-vous un rapport entre le système iranien et les valeurs occidentales ? 

Tous les systèmes d’oppression se ressemblent. Je pense qu’en Iran, aujourd’hui, nombreux sont ceux qui peuvent s’identifier à ce que vécurent les Roumains durant l’ère Ceausescu. Les Roumains souffraient d’une dictature communiste, et l’Iran aujourd’hui souffre du pouvoir religieux qui contrôle le système politique. Dans notre film, Reza souffre de la structure engendrée par ce régime. Une structure dans laquelle la pression sociale punit tous ceux qui ne suivent pas la ligne et les valeurs mises en place. Si vous ne montez pas dans le tank, celui-ci finira par vous rouler dessus. 

Comment avez-vous travaillé la mise en scène et le montage, afin de donner à votre film une intensité digne d’un thriller ? 

Je réfléchis au montage dès l’écriture. C’est là que s’établit le rythme interne de la narration. Le chef opérateur intervient très tôt lui aussi, à l’écriture et durant la recherche des décors. Bien sûr, l’histoire impose certaines images, mais c’est à vous de décider comment vous aller raconter et filmer votre histoire. C’est votre goût, votre rythme et votre vision du monde qui déterminent la façon de mettre en scène. Par exemple, lors de l’incendie, je préfère montrer le visage de Reza et ce qu’il ressent plutôt que filmer ce qui brûle devant lui. 

Que nous dit la scène finale ? 

Cela va peut-être vous paraître étonnant, mais à l’écriture, je voulais vraiment finir le film sur une note d’espoir, montrer que, malgré toute l’adversité, la vie reste précieuse et mérite qu’on se batte. Mais mon optimisme n’a pas suffi à calmer la colère de Reza. Visiblement, je pressens une issue violente à la situation sociale actuelle en Iran. L’espoir ne peut pas être une excuse pour ne pas regarder la réalité en face. La séquence finale est donc très importante pour moi. Après l’offre de la Compagnie, Reza est comme une pierre, nu, immobile, accroché à un rocher. Soudain, il se met à trembler. Il pleure doucement des larmes de honte, et la présence de cette honte en lui me donne de l’espoir. 

Vous avez été condamné en même temps que Jafar Panahi à une peine de prison. Votre peine a été réduite à un an de prison, mais n’a toujours pas été exécutée. Redoutez-vous son exécution prochaine ? 

Le système fonctionne de façon inexplicable. Cette sentence rôde au-dessus de ma tête comme l’épée de Damoclès. On m’a assuré qu’elle serait exécutée. Je pense que ce sont les réactions internationales qui ont permis d’éviter que j’aille en prison. J’ai été libéré sous caution, mais je ne me sens pas libre. Je bénéficie d’un fantôme de liberté. Je vis avec la peur, je suis constamment aux aguets. Chaque fois que je veux quitter le pays, je crains qu’on ne m’en empêche et j’ai peur dès que je reviens. Mais c’est ma vie, et je dois profiter de chaque petite ouverture, chaque interstice pour échapper à la censure et être créatif. Je ne sais pas combien de temps je parviendrai à faire des films. Mais je refuse de perdre espoir. Je vais travailler aussi longtemps que je le pourrai et quand je ne le pourrai plus, au moins je n’aurai pas de regrets. Un artiste parvient toujours à créer. Si on devait m’empêcher de faire des films, je trouverais une autre façon de m’exprimer. 

Voyez-vous dans la présidence de Hassan Rouhani quelques raisons d’espérer ? 

Il a quelques idées, mais son incapacité à les mettre en oeuvre vient de ce qu’en Iran, le président n’a aucun pouvoir exécutif. Son gouvernement parle des droits des citoyens, mais n’a pas les moyens d’agir. Le totalitarisme qui règne en Iran est antinomique avec la liberté de parole et de pensée. Mais il y a de l’espoir. Que le système en place le veuille ou non, le changement social finira par venir. Je veux croire qu’à l’avenir, tout sera différent. 

(Dossier de presse)