Note d'intention

L’idée de ce long métrage est née sur la banquette arrière d’un taxi, un jour glacial de janvier 2015. Le chauffeur me racontait que les taxis de Sofia étaient quelque chose comme les services sociaux de Bulgarie : quand les gens avaient perdu un emploi, la première chose qu’ils essayaient, c’était de devenir chauffeur. Il venait lui-même récemment de perdre son poste de professeur de sciences nucléaires à l’Académie Bulgare des Sciences. Il m’a raconté l’histoire de collègues – enseignants, scientifiques, prêtres, musiciens, boulangers – qui conduisent des taxis la nuit rien que pour survivre et payer leurs frais. C’est également de lui que je tiens la boutade voulant que la Bulgarie soit un pays plein d’optimistes parce que les pessimistes et les réalistes l’ont quitté depuis longtemps.

J’ai commencé à travailler sur le scénario après m’être entretenu avec un homme dont l’histoire m’a paru concorder avec l’image que je me faisais des chauffeurs de taxi : il avait roulé toute la nuit – quelques 400 kilomètres – pour arriver à l’hôpital à temps pour sa propre greffe du coeur. Tout en écrivant, je ne cessais de prêter une oreille attentive aux propos des chauffeurs de taxi, qui semblent posséder un sens très précis des réalités sociales. Ils exprimaient leur point de vue sur un pays totalement dénué d’esprit, où la pauvreté et une inégalité toujours croissante ont généré un sentiment d’échec qui traverse toute la société. Pour d’énormes groupes de personnes, le rêve d’une vie respectable a été remplacé par une lutte obstinée pour une survie primitive au quotidien.

Comme je suis un ancien médecin, avec cinq ans d’expérience en tant que pédopsychiatre, j’ai essayé d’imaginer une cure pour notre société malade. Quelle direction suivre pour atteindre la guérison ? J’ai décidé que le premier pas à faire pour comprendre et traiter le patient était de procéder à un inventaire franc et honnête des dysfonctionnements de la vie quotidienne dans mon pays. L’idée de cet inventaire est devenue le coeur de mon long métrage. J’espère que TAXI SOFIA aura des répercussions émotionnelles et qu’il suscitera des débats – chez nous comme à l’étranger – au sujet de l’état actuel de notre civilisation et de la direction que nous prenons.

L’histoire de Misho, qui ouvre le film, est basée sur un incident véritable qui a mis toute la nation en émoi voici deux ans. Un certain nombre d’autres détails du scénario sont inspirés de faits réels. Mon but cependant n’était pas tant de faire le récit d’histoires vraies que de représenter au moyen de la fiction dramatique la vérité émotionnelle au coeur de chaque situation. Pour ce faire, j’ai eu recours à l’assistance de Todor Todorov, l’un des psychologues criminalistes les plus respectés de Bulgarie, qui par ses conseils m’a aidé à décrire l’essence de chaque caractère.

Chaque épisode consiste en un unique plan-séquence, répété une fois avant le tournage et filmé avec une Arri Alexa Mini. La méthode que j’ai appliquée était ambitieuse et faisait appel à des émotions parfois difficiles à gérer ; mais en dépit de la dureté de ce que nous montrons, nous avons pris plaisir à y glisser de la chaleur et même parfois, à l’occasion, une plaisanterie.

Je vis en Bulgarie, où j’élève mes deux enfants. Quand je les regarde, je ne peux pas m’empêcher de me demander dans quel genre de monde ils vivront une fois adultes. Qu’est-ce qui les attend, à quoi doivent-ils s’attendre ? Et comment renverser le déclin actuel des valeurs sociales et éthiques ? La fille de Misho est jouée par ma propre fille, âgée de 13 ans. Dans le premier plan, on la voit regarder son père d’un air interrogateur, et dans le dernier plan, on la voit aller au collège dans la neige. Nous sera-t-il possible de rompre avec le passé et de démarrer une nouvelle vie ? Ce film est ma prière pour mes enfants, ma communauté et mon monde.

Stephan Komandarev

(Dossier de presse)