Entretien avec Pierre Niney

C’est la deuxième fois que vous prêtez votre voix à un film d’animation. Qu’est-ce qui vous intéresse dans cet exercice ? 

Il y a quelque chose d’assez apaisant quand on vient du cinéma : on est délesté de beaucoup de contraintes, on est dans le jeu pur et on épouse le regard du personnage qu’il faut suivre. En l’occurrence, c’était très particulier puisqu’il s’agit d’un film entièrement peint à la manière de Van Gogh. Autant dire qu’il y avait quelque chose d’unique dans les expressions du personnage : j’étais très heureux de venir chaque jour retrouver Armand et essayer de le comprendre, comme on tente de comprendre un tableau dans un musée qui nous interpelle. 

Quel est votre regard sur Armand Roulin ? 

Ce qui est très intéressant avec lui, c’est qu’il s’agit d’un garçon qui va s’ouvrir et se découvrir en s’attachant à la trajectoire d’un homme qu’il ne connaît pas du tout. Peu à peu, il découvre la fin de vie de Van Gogh, artiste mystérieux, dont la mort est très trouble. Au cours de cette enquête, il en apprend davantage sur les intentions de son entourage. Du coup, ce qui m’a plu, c’est l’évolution du personnage qui suit un véritable chemin initiatique. C’est la force du film : au-delà de la seule dimension technique, très impressionnante en soi, il y a une formidable histoire. J’avais déjà été bluffé par la beauté de ces peintures en mouvement, mais j’ai été encore plus conquis par le suspense, les révélations et la densité des personnages. J’avais très envie d’être impliqué dans ce projet.  

Il est vrai que votre personnage est une sorte d’enquêteur… 

Je crois que je n’ai jamais posé autant de questions en deux jours ! Il y a chez Armand un petit côté «Columbo» qui participe au mystère de l’intrigue. 

En quoi son point de vue sur Van Gogh change-t-il ? Comment l’avezvous transposé dans le travail vocal ? 

On a beaucoup travaillé sur la dureté du personnage : il a un côté «petite frappe» assez rugueux et pétri de certitudes au départ qu’on s’est amusé à exprimer. De même que dans la quête artistique, il s’ouvre au doute d’une manière agréable. Je suis acteur et je crois que le doute fait partie intégrante du processus créatif. Le film raconte cela d’une certaine manière. Peu à peu, il se débarrasse de certaines certitudes de «jeune con» et se pose des questions sur sa propre vie : qu’a-til envie de faire ? Que va-t-il faire de ce bouclier qu’il a toujours porté ? Du coup, vocalement, cela s’est traduit par une certaine dureté puis, dans quelques scènes-clés, il laisse échapper davantage de fragilité et va davantage sur le souffle et l’émotion. 

La direction d’acteur dans le studio de doublage est-elle très éloignée de celle sur un plateau ? 

Ce sont deux métiers très diffé- rents. Je ne suis pas du tout doubleur professionnel mais j’adore m’embarquer dans des aventures singulières : après ma participation au film Pixar, qui était un rêve de gosse, j’avais très envie de collaborer à cette expérience unique qu’on ne reverra peut-être plus à l’avenir. Pour autant, c’est très différent d’un plateau de cinéma ou d’une scène de théâtre : on est dé- barrassé de certaines contraintes techniques mais on peut ressentir un manque d’incarnation, si bien qu’il faut ramener du corps et de la force de certaines situations avec d’autres acteurs. J’ai essayé de travailler la plupart du temps avec un casque pour entendre le dialogue de mes partenaires, en français ou en anglais, et pouvoir réagir à mon interlocuteur. Cela m’aide beaucoup à me remettre dans la situation du métier que je connais. 

Le fait que l’on ne vous filme pas, et qu’on entende seulement votre voix, est-il libérateur ? 

Cela offre un champ des possibles sur certaines scènes où on peut se permettre de tenter des choses qu’on n’aurait pas osées si on était à l’écran. On est débarrassé du corps et il s’agit d’investir le regard d’un personnage qui existe déjà physiquement. Il y a donc une grande liberté et une contrainte dans le même temps. Pour moi, c’est un énorme travail d’observation : je m’attache à regarder les yeux du personnage et à ne pas trop m’intéresser aux labiales ou à la bande-rythmo où le texte est inscrit. En fixant le regard du personnage, on perçoit son intention, et c’est ce qui me semble le plus important. 

Comment vous êtes-vous positionné par rapport à la voix anglaise ? 

Il y a des mots et des contractions qui fonctionnent très bien avec l’anglais et parfois on n’a pas cette liberté en français. D’où la transposition à partir de laquelle on travaille. Ensuite, libre au comédien de jouer avec le texte et de se l’approprier. Par ailleurs, j’adore la langue anglaise et je ne me suis donc pas senti dans l’incompréhension de ce que les auteurs ont souhaité faire avec tel mot ou tel accent tonique. Mais on s’est appliqué à faire quelque chose de très cohérent et de beau avec ce film : on se sent sans doute d’autant plus investi dans le processus créatif que les personnages sont censés être français et qu’on leur donne la voix qu’ils pourraient avoir. Je suis très heureux d’avoir pu prolonger ce magnifique projet en donnant une voix française au protagoniste. 

Quel est votre rapport à la peinture de Van Gogh ? 

Je suis rarement touché par la peinture et Van Gogh fait partie des quelques peintres avec qui j’ai un lien direct, sans intellectualisation. Ses toiles me plaisent physiquement et au premier regard, de façon très instinctive. Je pense notamment à «La nuit étoilée» qui pour moi est une œuvre magnifique. C’était un vrai challenge d’imaginer la peinture de Van Gogh en mouvement en se demandant à quoi elle pourrait ressembler à 24 images/seconde. C’est un pari réussi. 

Avez-vous été sensible à la double approche esthétique du film ? 

Le jeu de couleurs est tellement fort dans le travail postimpressionniste de Van Gogh que lorsqu’on passe aux flashbacks – qui ressemblent à des croquis traités au fusain – puis qu’on revient au présent, on est saisi par ces explosions chromatiques. C’était une formidable idée de passer par le noir et blanc, d’autant qu’il y a une dimension d’esquisse qui souligne intelligemment l’intrigue. 

Avez-vous souhaité vous documenter sur Van Gogh avant de participer au doublage ? 

Je connaissais certains éléments mais il y a des personnages qui n’avaient pas été traités dans d’autres fictions et que je ne connaissais pas. Je pense au docteur Gachet ou à Theo Van Gogh: il y a cette très belle séquence qui raconte la symbiose existant entre les deux frères. C’était un vrai plaisir de se documenter sur sa vie autrement.

(Dossier de presse)