Le travail avec les jeunes comédiens

Quand une première version du scénario a été achevée, nous avons fait un casting dit «sauvage» dans les clubs de sport ou de théâtre, à la sortie de lycées, dans les bars… Cela m’a permis de rencontrer quelques centaines de jeunes de la région parmi lesquels j’ai choisi les acteurs. Avec eux j’ai mené, moi aussi, un «atelier» de deux semaines à plein temps, dans l’idée de nourrir le film de leurs expériences et de leurs personnalités. Les scènes se sont ainsi enrichies progressivement. En un sens, ils n’ont jamais appris leur rôle, mais ils l’ont intégré. Et les échanges auxquels a donné lieu ce travail en amont ont infléchi l’écriture.

Dans mes films j’essaie toujours d’accorder assez d’espace et de temps aux personnages pour qu’ils ne soient pas seulement ce à quoi on les a d’abord assignés. Comme cinéaste, mais aussi comme spectateur, je ne peux m’attacher à un personnage que s’il a une autonomie qui lui permet parfois d’échapper à la simple nécessité du scénario. C’est pour cela que je tiens à ce que chaque scène soit tournée par plusieurs camé- ras, et qu’elle le soit chaque fois du début à la fin. Pour que parfois quelque chose advienne qui n’avait pas été complètement prévu.

Par exemple, la bagarre entre Boubacar et Antoine n’était pas écrite. Mais Matthieu Lucci (Antoine), immergé dans la situation, a senti que son personnage devait exploser. Nous avons tous été surpris quand il s’est levé pour sauter sur Boubacar. La caméra n’a pas vraiment suivi… et nous l’avons remis en scène. Autre accident généré par cette méthode : Matthieu, après avoir lu son texte d’adieu, a dit : «voilà, au-revoir ». Et il est sorti du champ. Ce n’était pas écrit, il avait seulement senti, sur le moment, qu’il lui fallait faire une sortie de théâtre. Et j’ai eu les larmes aux yeux. Ce genre d’événement ne peut pas arriver si on met en place un champ puis un contrechamp, qui distribuent à chacun un dialogue et des actions intangibles. Cette méthode de tournage donne une autonomie aux acteurs, et leur permet d’être dans la logique de la scène, la logique du personnage et non plus seulement celle du film.

Laurent Cantet

(Dossier de presse)