Entretien avec Pierre Deladonchamps, acteur

Débutons par ce qui relève peut-être de l’anecdote : le fait que vous soyez originaire de l’Est de la France, cette AlsaceLorraine où s’est déroulée l’histoire du film et là où il a été tourné, a-t-il joué dans votre décision d’y participer ?

Mais ce n’est pas du tout anecdotique et je dirais même que ça a beaucoup compté ! J’ai fait le choix de rester vivre en Lorraine, une région qui a peut-être peu d’atouts touristiques pour la plupart des gens mais qui mo me convient parfaitement et me plait énormément. J’aime y vivre, surtout à Nancy là où je suis le plus souvent... Alors ensuite il y a avait bien entendu la force de l’histoire racontée dans « Nos patriotes » mais savoir qu’elle avait eu lieu « chez moi » était un véritable plus. 

Le destin d’Addi Bâ justement : en tant que lorrain, la connaissiez-vous avant le tournage ? Fait-elle partie du patrimoine historique local ?

Je vous dirais que non et c’est d’ailleurs une des raisons qui m’a poussé à faire ce film. C’est un pan de la seconde guerre mondiale qui est très peu abordé. J’y ai donc vu un film nécessaire, dans la mesure où il sortait de l’ombre cette histoire incroyable, comme un devoir de mémoire pour que ce genre de faits ne se répètent pas justement.

De quelle manière avez-vous perçu Baptiste, votre personnage, à la lecture du scénario ? 

J’ai vu un jeune homme discret, insoupçonnable, employé de préfecture bien sous tous rapports, bien habillé, bien coiffé mais animé par une forme de révolte face à l’assoupissement de son pays, occupé par les allemands. Je pense que Baptiste ne comprend pas au début qu’il est en train de devenir un Résistant mais qui en a l’âme dans les faits... Au fur et à mesure il décide de se battre pour éviter le pire. 

Et il va devenir ce qu’on a appelé un « vichysso-résistant », c’est-à-dire quelqu’un qui est au cœur du système collaborationniste tout en luttant contre lui... 

Je crois qu’il y a eu beaucoup de gens comme lui, qui ont fait croire qu’ils acceptaient le régime de Vichy tout en le combattant de l’intérieur. On dit qu’on ne combat mieux son ennemi qu’en le connaissant très bien.

Au-delà du scénario, de quelle manière avez-vous travaillé le personnage de Baptiste ? Le travail de documentation a-til été important par exemple ? 

Je suis un acteur assez instinctif donc je ne me lance jamais dans des recherches trop approfondies avant d’incarner un personnage. Là, je me suis concentré sur ce que vit Baptiste : les rapports de force qui s’installent, les décisions à prendre, l’évolution de la situation... Alors cela passe évidemment par un vrai travail en amont avec Gabriel Le Bomin, le réalisateur, pour définir ensemble ce que dégage Baptiste, son attitude. Je lui ai suggéré son côté bien lisse en apparence, sérieux en lui faisant porter une petite paire de lunettes, sagement installé dans son bureau. Mais quand il installe le Maquis de la Délivrance, dans la forêt, c’est aussi un autre homme qui se dessine : plus dur, plus combattif. 

Ce qui est intéressant, c’est que votre partenaire principal dans le film, Marc Zinga, avait lui choisi la méthode inverse en s’immergeant totalement dans le rôle d’Addi Bâ, au point de s’isoler du reste de l’équipe.

J’ai été assez surpris au début de son choix de fonctionnement : c’est la première fois que je travaillais avec un partenaire aussi en retrait hors caméra ! Très vite, j’y ai vu une donnée en plus pour aller au bout de cette aventure et au final, j’ai le sentiment que j’ai véritablement joué avec Marc, ce qui est le plus important. Je pense que sa décision de se mettre en retrait a nourri son rôle et sert formidablement le film au final. 

De quelle manière avez-vous travaillé avec Gabriel Le Bomin sur le plateau ? 

Je sais que Gabriel appréciait mon travail et qu’il m’a choisi pour le personnage de Baptiste. J’ai eu un vrai coup de cœur pour son scénario, dense et bien écrit. J’avais de mon côté adoré sn 1er film, «Les fragments d’Antonin » et en découvrant le récit de « Nos patriotes », je me suis dit qu’il était légitime pour réaliser ce genre de film qui aborde des faits historiques réels. Gabriel est un cinéaste qui sait exactement où il veut aller et il a la capacité d’écouter ses comédiens ou son équipe. Quant à moi, je suis un acteur qui aime prendre sa place dans l’espace qui lui est donné sur un plateau... Un film pour moi c’est un travail d’équipe et chacun compte : les comédiens, le réalisateur mais aussi le chef opérateur. Tous doivent travailler ensemble pour le meilleur résultat possible donc il m’est arrivé de proposer des choses à Gabriel, quand je pensais que cela apporter quelque chose à l’histoire que nous racontions. 

Vous parliez de la lumière du film, formidablement travaillée par Jean-Marie Dreujou, qui a su sublimer ces lieux naturels vosgiens que vous connaissez et qui apparaissent à la fois pesants et majestueux dans le film... 

Je savais que l’écran de la forêt des Vosges serait idéal pour le film. Ce massif est à la fois très joli et très pesant, avec ces arbres immenses, dressés droits vers le ciel, leurs branches qui poussent assez haut sur les troncs et qui donnent le sentiment d’une forêt clairsemée alors qu’elle est si dense... A l’image, cela donne une dimension assez spectaculaire au Maquis de la Délivrance. 

Est-ce que cette puissance naturelle, ajoutée aux conditions météo, a renforcée la cohésion du groupe de comédiens auquel vous participiez, qui devait apparaître comme un groupe de maquisards dans le film ? 

Oui, nous avons passé pas mal de temps en dehors des prises, pour discuter de nos scènes ou parler tout simplement. Nous avions le sentiment d’une sorte de huit-clos, même si cette forêt est à l’air libre ! J’ai aussi eu l’impression que les choses se passaient naturellement sur ce tournage et que nous entrions peu à peu dans ce qu’ont vraiment vécu les hommes du Maquis : pour des raisons de silence et de sécurité, ils se parlaient peu mais en allant à l’essentiel... 

« Nos patriotes » réhabilite à la fois la mémoire et le sacrifice d’Addi Bâ mais aussi le rôle de ces Résistants qui ont choisi très tôt de s’opposer à l’Allemagne en France. Est-ce pour vous le message ou la mission du film ? 

Oui et l’idée que les petits ruisseaux font vraiment les grandes rivières : on voit dans le film que la décision d’une seule personne peut fédérer une cause commune beaucoup plus globale. Cette idée à une vraie résonnance politique ou ressemble en tout cas à ce que devrait être la politique : essayer de changer les choses collectivement... Si des gens comme Baptiste, ADDI Ba, Christine l’institutrice, (jouée par Alexandra Lamy) ou Marie la postière, (Incarnée par Louane Emera), ne s’étaient pas levées et n’avaient pas créé ce que deviendra la Résistance, où en serions-nous aujourd’hui ? Or, nos sociétés modernes ne nous encouragent pas toujours à prendre des initiatives où à penser par nous-même. Cela permet pourtant de pense le monde autrement et de regarder les autres différemment. 

« Nos patriotes » est une nouvelle étape dans votre carrière, qui a démarrée pour le grand public, avec « L’inconnu du lac » en 2013. On vous a vu depuis notamment chez Philippe Lioret dans « Le fils de Jean ». Comment regardez-vous ce parcours récent qui semble s’accélérer ? 

J’essaye avant tout de ne pas m’enfermer dans un style films, c’est le plus important pour moi. Après « Nos patriotes », j’ai tourné dans « Nos années folles » d’André Téchiné où je suis un homme, déserteur, qui se travesti en femme durant la 1e guerre mondiale pour éviter la cour martiale, puis j’ai enchainé avec « Big bang », une comédie aux côtés de Camille Cottin, Vanessa Paradis, JeanPierre Bacri et Chantal Lauby. C’est d’abord plaisant pour moi en tant qu’acteur et ça m’évite en plus de me cantonner à ce qu’on appelle le « film d’auteur », que j’aime et ne renie d’ailleurs pas... Je suis donc heureux que l’on me propose de si belles choses éclectiques à tourner, je dis également non à beaucoup de projets et j’espère que l’avenir me dira si ces choix étaient les bons.