Entretien avec Alexandra Lamy, actrice

De quelle manière avez-vous ressenti le personnage de Christine lorsque vous avez reçu le scénario de « Nos patriotes » ?

Je connaissais le travail de Gabriel Le Bomin car j’avais vu « Les fragments d’Antonin », et j’avais adoré ce 1er film. L’aspect « film historique » de Nos patriotes m’intéressait beaucoup parce que c’est un genre que je n’ai jamais abordé au cinéma. Au-delà de ça, j’ai aimé que Christine et les autres personnages permettent d’aborder ce que j’appellerais la petite Résistance, c’est-à-dire des gens ordinaires qui essayent de lutter avec leurs moyens contre l’occupation. Mon questionnement était donc de savoir si je pouvais incarner une Madame Toutlemonde et si, à sa place, j’aurais pris les mêmes risques que cette institutrice très touchante. Je viens d’une famille de résistants et l’histoire de Christine me rappelle ce que me racontait l’un de mes grands-pères sur cette période.

Cela veut dire que vous êtes allée puiser dans ces témoignages de vos proches pour nourrir le rôle ? 

Oui bien sûr. Je me suis souvenue de nos longues discussions sur le sujet. Avant le tournage j’ai aussi regardé beaucoup de documentaires comme « Apocalypse » pour voir notamment comment se comportaient les femmes de cette époque, leurs tenues, leurs coiffures… Ce qui m’a marquée, c’est qu’elles n’avaient rien ou presque et que pourtant, elles étaient très féminines. Comme si l’apparence, l’élégance était leur dernier rempart... J’ai également voulu me renseigner sur l’Alsace-Lorraine, là où s’est déroulée la véritable histoire du film et là où nous avons tourné. C’est une région où les habitants ont longtemps eu le sentiment d’être à la fois français et allemands.

Christine décide de résister alors que sa terre natale a plus souvent été sous l’autorité géographique et politique de l’occupant allemand. J’avais imaginé à un moment de donner un accent allemand à mon personnage, mais j’y ai heureusement renoncé car c’est très difficile à jouer ! En revanche, j’ai demandé à Gabriel de faire parler Christine en allemand quand les soldats investissent l’école au début du film pour y chercher Addi Bâ, parce que je sais que cette langue faisait partie de la culture obligatoire des alsaciens et des lorrains à l’époque. 

Mais d’ailleurs, Christine est une sorte de symbole français : son prénom et son métier, (institutrice), en font une sorte de reflet de l’idée de la République et de la transmission d’un savoir, de valeurs... 

Oui absolument et c’est pourquoi sa volonté de rejoindre la Résistance est remarquable. Je trouve qu’elle le fait à sa manière, modestement et pas forcément avec l’idée de participer à des choses spectaculaires comme des attentats. Le projet de Gabriel était en ce sens passionnant parce qu’il y a déjà eu beaucoup de films sur la seconde guerre mondiale. Il a réussi à apporter un autre point de vue : celui d’une Résistance à taille humaine. Ces gens n’avaient pas grand-chose pour lutter, si ce n’est leur volonté. 

Connaissiez-vous l’histoire vraie du « terroriste Noir », Addi Bâ ? 

Non je le connaissais pas. Je me suis beaucoup documentée sur lui avant le tournage. Gabriel nous en a également beaucoup parlé en nous montrant des archives, des photos et j’ai lu les livres qui ont été écrits sur lui. 

« Nos patriotes » est un film de guerre, donc d’époque et de reconstitution, pourtant, ce sentiment de taille humaine que vous évoquiez est très présent à l’écran. Parlez-nous des décors naturels où vous avez tourné… 

Je me souviens de la scène où je découvre Addi Bâ pour la première fois dans les bois, quand il a échappé aux allemands... Nous étions au cœur de la forêt vosgienne, où il faisait extrêmement froid : un endroit très impressionnant, presque effrayant quand la nuit tombe. Se retrouver au milieu de ces arbres immenses, de ces sapins, à jouer à se cacher des poursuivants en entendant le bruit des bottes et le cri des chiens, ça m’a glacé le sang et réellement mis dans l’ambiance... D’un coup, sur le plateau, un silence pesant s’est installé. C’était très intense comme scène. Pour le reste, le tournage a été formidable, parce que nous étions tous excités par le projet mais nous avons dû affronter le froid et la neige ! 

De quelle manière Gabriel Le Bomin a-t-il dirigé son équipe et ses acteurs au milieu de cet environnement ? 

Gabriel est un réalisateur qui sait exactement ce qu’il veut faire et où il veut aller. C’est quelqu’un de très agréable et qui est à l’écoute de ses comédiens. Je n’ai jamais ressenti de pression ou de stress sur son plateau mais au contraire du calme et de la bienveillance. Travailler avec Gabriel, c’est échanger : il accepte les propositions. Nous n’avions évidemment pas les moyens d’un film américain et pourtant, il a su tenir son planning, alors qu’il aurait sans doute eu besoin d’une semaine supplémentaire. Je veux également dire que le film a bénéficié du travail extraordinaire de Jean-Marie Dreujou, le chef opérateur, pour rendre à l’image la majesté et la lumière magnifique des lieux où nous avons tourné... Lui aussi a été un véritable partenaire. 

Parlons maintenant de vos partenaires dans le film, à commencer par Marc Zinga qui joue le rôle d’Addi Bâ... 

Marc fonctionne sur une méthode très proche de l’actor studio : il est complètement dans son personnage. Quand je suis arrivée sur le film, on m’a dit : « il ne faut pas que tu l’appelles Marc mais Addi Bâ » ! « Ah, bon ? D’accord ! ». Et c’est vrai que durant tout le tournage, il est resté totalement habité par le rôle. C’était un peu déroutant au début mais sur la durée et quand on voit le film, on se rend compte que c’était la bonne méthode. Il a voulu créer une distance hors caméra qui a fini par servir le film, il était habité par Addi Bâ pendant toute la durée du tournage. Et aujourd’hui, lorsque nous sommes ensemble pour la promotion par exemple, je découvre un garçon adorable et charmant. 

Passons à Pierre Deladonchamps... 

Pierre est un acteur que j’aime beaucoup, bourré de talent. Il aime déconner et se marrer sur un plateau. Nous avons beaucoup parlé ensemble et échangé sur nos personnages respectifs puisque lui aussi joue un des membres de ce petit réseau de Résistance locale. En plus, il connaissait très bien la région, étant originaire de l’Est de la France... 

On en arrive à Louane Emera : de quelle manière l’avez-vous regardée évoluer, dans un univers si éloigné de « La famille Bélier » ? 

J’étais curieuse de voir comment elle allait passer ce cap du 2e film, tout en trouvant que ce choix était une idée formidable. Louane est arrivée avec sa fraîcheur et ça collait parfaitement avec son personnage de jeune volontaire de la Croix Rouge. Une jeune fille rebelle, qui dit ce qu’elle pense, maladroite, timide... Elle avait pas mal le trac, n’arrêtant pas de nous dire qu’elle n’était pas vraiment actrice mais surtout chanteuse ! En fait, ça cachait surtout un vrai désir de bien faire, une réelle conscience professionnelle... 

Revenons à vous pour terminer : « Nos patriotes » marque votre retour, au cinéma en tout cas, dans un registre plus grave que vos dernières comédies. Etait-ce une volonté ou s’agit-il d’un hasard de calendrier ? 

Quand je choisi un scénario, c’est son histoire qui m’attire avant tout. Je n’ai jamais eu cette volonté d’alterner les genres. Quand il m’arrive d’enchainer des comédies, il faut d’abord qu’elles soient différentes les unes des autres. Alors c’est vrai que je regarde les projets de drame avec attention car j’en reçois sans doute moins alors que j’adore ça... J’ai la chance de pouvoir choisir : cinéma, télévision, théâtre et aborder différents registres de jeu et me nourrir au final à chaque fois pour mes rôles suivants.