Entretien avec Gabriel Le Bomin, réalisateur

 Dans votre parcours de cinéaste ou de documentariste, l’Histoire est présente depuis le début à travers les grands conflits qui l’ont marquée : 14-18, 39-45, Algérie, Indochine ou Rwanda, la guerre semble vous fasciner...

Ce qui m’intéresse avant tout dans l’Histoire c’est qu’elle raconte justement des histoires, et ces histoires mettent en scène des personnages qui vivent, aiment, se battent dans des situations souvent très fortes. C’est cette tension entre l’intime du personnage et l’épique de la situation qui m’intéresse. Mais ce n’est pas tant la guerre qui m’interroge que ses conséquences sur les êtres qui la font ou la subissent. Comment la violence légale, la guerre donc contraint et impacte les individus, les poussant à se révéler à eux-mêmes... Je pense que notre passé peut nous apprendre beaucoup sur le contemporain. Cela va au-delà du fait de raconter un événement historique, cela permet d’en voir les ramifications concrètes. A chaque fois que je m’y suis intéressé, je n’ai pas pu m’empêcher d’y projeter une partie de mon époque. Par exemple en préparant mon 1er film, « Les fragments d’Antonin », qui se déroulait durant la 1ère guerre mondiale, j’ai évidemment regardé beaucoup d’autres films sur cette époque-là et j’ai constaté que, dans l’histoire du cinéma à partir des années 20 et jusqu’aux années 2000, chaque décennie s’est emparée du conflit de 14-18 et l’a représenté d’une manière très singulière. On raconte en fait la même histoire mais pas de la même façon... Les angles d’approche, les représentations de l’événement, l’imaginaire qui le nourrit sont différents. Pour « Nos Patriotes », j’ai procédé de la même façon et j’ai constaté la même chose : en nous emparant d’un sujet historique, nous ne pouvons pas nous empêcher de l’irriguer des thématiques et de l’imaginaire de notre propre époque. 

Mais je n’ai pas travaillé que sur des sujets historiques ! Mon 2e film, « Insoupçonnable », est un thriller contemporain. J‘ai également réalisé pour Arte une comédie légère avec Laurent Stocker et Claude Gensac... En fait, j’aime la diversité, l’éclectisme, l’ouverture en tant que spectateur et j’espère y arriver en tant que réalisateur. Mais il est vrai que les sujets ayant trait à l’Histoire me plaisent car ils ont une densité, une profondeur et permettent un travail de représentation très créatif...

Vous connaissiez le destin d’Addi Bâ ou l’avez-vous découvert à travers les ouvrages qui lui ont été consacré ? 

J’essayais depuis un bout de temps de trouver une porte d’entrée dans un récit qui aurait pour cadre la Résistance. J’avais déjà travaillé sur ce sujet sur des documentaires, et j’y avais appris beaucoup de choses tout en me disant que l’on pouvait encore en trouver d’autres originales à raconter... Quelqu’un m’a conseillé de lire le livre de Tierno Monénembo, « Le terroriste Noir », et j’ai alors découvert le personnage extraordinaire d’Addi Bâ. J’ai étendu mes recherches aux historiens qui avaient écrit sur le sujet, notamment Etienne Guillermond qui a effectué un travail de journaliste et même quasiment d’archéologue, en allant rencontrer les gens qui l’avaient connu, les lieux où il a vécu, en retrouvant des photos. A partir de ce moment, j’ai eu le sentiment d’être face à une figure très singulière, originale, à la marge... Addi Bâ fait partie de ce qu’on appelle les « primo Résistants » : ils ne portent pas encore ce nom mais se définissent plutôt comme Patriotes : le mot résistance n’apparaîtra qu’un peu plus tard, vers 1941-42... Ces gens ne cherchent pas à faire des choses spectaculaires mais simplement à agir face à des événements écrasants : l’effondrement d’un pays, le délitement de la classe politique, une France coupée en deux, l’instauration d’une zone libre et d’une autre occupée... Malgré tout cela, ces personnes refusent de subir et d’accepter. Il s’agit pourtant de gens du quotidien : une directrice d’école, un employé de préfecture ou une postière...

Quant à Addi Bâ, engagé volontaire dans l’armée française, il est défait en mai 1940, s’évade des prisons allemandes où sont concentrées les troupes coloniales et, au lieu de choisir de rejoindre la zone libre, décide de rester dans en zone occupée et d’en découdre. Incroyable !

C’est en effet un formidable sujet, mais on sait que la guerre, les films d’époque en costumes sont jugés risqués, démodés et anxiogènes par les financeurs du cinéma. Le projet de « Nos patriotes » a–t-il été compliqué à monter ? 

C’est une question intéressante car elle pose celle du désir du « marché », que l’on pense connaître mais que l’on ne peut saisir vraiment... C’est un domaine qui évolue constamment et très vite. Je pense que c’est la conviction profonde que l’on a de son sujet qui peut emporter la décision des investisseurs. Alors oui, certains nous ont dit que la seconde guerre mondiale avait été sur-représentée au cinéma et à la télévision mais globalement, avec le producteur du film Farid Lahouassa, nous n’avons pas eu à trop argumenter sur le sujet parce que nos partenaires de Canal + nous ont immédiatement rejoints par exemple, dès la lecture d’une des toutes premières versions du scénario. Il était clair pour eux qu’à travers le parcours d’Addi Bâ il y avait une histoire forte et humaine à raconter... Ils avaient beaucoup aimé « Les fragments d’Antonin » et ils m’ont dit cette phrase qui m’a profondément touché : « c’était un film plein de promesses... ». Ils ont eu envie de soutenir un projet qui s’inscrive dans cette lignée. France 3 Cinéma nous a également vite accompagné, lorsque nous avons disposé à la fois d’un scénario plus abouti et d’un casting établi. Les équipes de France 3 Cinéma ont vu l’originalité de cette histoire et la nécessité pour le service public d’être de cette aventure. Cette confiance était rassurante car, en effet, les chaînes de télé assument toutes les réserves que vous évoquiez. Mais nous avons pu compter sur des gens qui ont foi dans une approche singulière et qui peut résonner aujourd’hui : celle de ce Tirailleur Sénégalais, musulman, qui n’est pas citoyen français mais sujet de l’Empire. Un homme qui pourrait avoir la volonté de se mettre à part mais qui au contraire va dépasser ces différences et adhérer à une cause plus large, celle de la liberté et de la fraternité...

Le budget du film n’était j’imagine pas celui d’une superproduction hollywoodienne mais vous avez su contourner l’obstacle, par exemple dans la scène de l’explosion du pont. Il y a une part de spectaculaire à l’écran mais l’essentiel est ailleurs et ce sont les personnages qui l’emportent à ce moment du récit... 

Aujourd’hui, grâce aux images numériques, on peut tout montrer. Je pense que la mise en scène, ce n’est pas tout montrer justement ! Je crois plutôt que le cinéma est l’art de l’ellipse et de la suggestion. L’art du regard. La question est : qui regarde la scène. Et ainsi on commence à savoir comment la filmer… Dans la scène dont vous parlez, nous avons à faire avec un groupe de jeunes Résistants qui doivent faire sauter un pont. Evidemment que l’on rêve aux moyens nécessaires pour filmer ce moment spectaculaire, mais on sait aussi qu’on ne les aura pas ! La question est donc ensuite de savoir s’il faut prendre les moyens disponibles pour tourner cette scène avec de multiples point de vue, un train, etc. ou s’il faut au contraire se concentrer sur autre chose ? Nous, nous avons choisi de nous concentrer sur le regard de ce groupe : ils voient arriver le train, ils sont surpris dans leur sommeil et un peu effrayés… mais ils le font sauter et assistent à l’opération comme à un feu d’artifice, comme des gamins épatés par ce qu’ils ont accompli... C’est un pari audacieux car la scène peut être ratée au final : se concentrer sur les visages des personnages plutôt que sur ce qu’ils voient. C’est le fameux hors-champ qui permet à l’imaginaire du spectateur d’associer des images qu’il connait à celles qu’il ne voit pas... J’en avais déjà fait l’expérience sur « Les fragments d’Antonin » où il n’y avait vraiment pas d’argent, quand il a fallu représenter le champ de bataille de la grande guerre. J’ai misé sur l’impression visuelle que les spectateurs avaient gardé des films de Jeunet, de Kubrick, sur les archives des tranchées de 14-18, et j’ai plutôt montré d’autres choses : ce qui se passe après la bataille, ce que l’on fait des blessés entre le front et l’hôpital... Cela donnait des scènes très fortes et c’est je pense la même chose avec « Nos patriotes ».

Votre film est très ambitieux : du point de vue narratif mais aussi visuellement avec ces superbes scènes en forêt magnifiquement éclairées par Jean-Marie Dreujou, votre chef opérateur... 

Tout est parti du fait que nous voulions absolument tourner à l’endroit où ces événements ont eu lieu, dans ces forêts et ces villages des Vosges, là où Addi Bâ a vécu durant 3 ans. Cela a été possible grâce à la volonté de Farid Lahouassa de maintenir le tournage en France... Avec Jean-Marie, nous avons travaillé et réfléchi à chaque décor avec de vrais partis prix de lumière et de mise en scène. Jean-Marie est un très grand chef opérateur, qui a travaillé sur les films de Jean Becker, de Patrice Leconte ou de Jean-Jacques Annaud. Il a un regard, une vision... Je me souviens par exemple des « Caprices d’un fleuve » de Bernard Giraudeau, ou de « La fille sur le pont » de Leconte, qui avaient une image incroyable et dont certaines images demeurent présentes dans nos mémoires. C’est un homme de grand talent mais aussi d’une grande humilité, au service de chaque mise en scène, quelle qu’elle soit... Avant « Nos patriotes », nous avons travaillé sur un téléfilm pour Arte et, à l’époque, il venait de terminer « Le dernier loup » d’Annaud, en Chine. 144 jours de tournage avec parfois jusqu’à 7 caméras à gérer en même temps ! Pour la télévision nous n’avions qu’une caméra et 20 jours... Jean-Marie avait parfaitement su adapter sa technique et sa mentalité à l’inconfort relatif de la situation. Nous nous sommes également posé une autre question avec lui et Nicolas de Boiscuillé, le chef décorateur : comment renouveler l’imagerie de la 2e guerre mondiale et de la Résistance, déjà beaucoup exposée à l’écran ? Comment la rendre juste mais singulière, rigoureuse mais originale ? Le travail est donc passé par les détails des costumes, des accessoires, des coiffures, la patine des intérieurs mais aussi le choix des décors en forêt... La lumière du film devait donc être à la fois naturelle et stylisée, esthétique mais jamais maniérée, avec l’idée de restituer du mieux possible la sensualité de ces lieux et des personnages. Je dois dire aussi que nous avons eu beaucoup de chance avec la météo : l’automne fut magnifique et la neige n’était pas prévue ! Nous sommes arrivés un matin d’automne sur le décor où les flocons tombaient depuis la nuit. J’ai maintenu le plan de travail et je me suis servi de cet aléa climatique pour installer une ellipse dans le récit : 6 mois ont passé dans le maquis et nous sommes passés à l’hiver dans l’histoire du film ! 

Vous parliez de sensualité et c’est un des autres aspects passionnants du film. On voit bien que ces hommes, ces Résistants, sont rattrapés par leurs pulsions humaines et qu’elles causeront même leur perte parfois. Vous nous montrez donc des personnages qui sont certes des héros mais qui n’en restent pas moins des hommes, faillibles... 

Absolument et c’est de cette manière que nous avons travaillé avec Marc Zinga sur le personnage d’Addi Bâ. Ce n’était pas un superhéros ! Il est intéressant de voir qu’à travers des actes courageux, il montre comme tout être humain ses faiblesses, ses contradictions, tout en essayant de lutter contre. C’est ce qui est toujours intéressant dans un personnage : ses paradoxes, ses zones d’ombres, ses luttes intimes… Addi Bâ est un homme qui, dans la réalité, a subi et appliqué la violence. C’était un combattant redoutable durant la Campagne de France, le 12e bataillon des Tirailleurs Sénégalais engagé dans la Meuse, s’est rageusement défendu... C’est donc quelqu’un qui arrive dans le maquis chargé de ça, rempli de la guerre, et il fallait que cela ressorte dans le jeu de Marc. Toute cette violence vécue n’a en fait jamais été véritablement digérée et il n’en n’est pas ressorti intact... A un moment d’ailleurs, son chef de réseau joué par Pierre Deladonchamps lui dit : « je n’ai pas besoin de tueurs, j’ai besoin de soldats... », et Addi parvient globalement à appliquer la consigne. Mais il est aussi rattrapé par son point faible : les femmes. Cet aspectlà était beaucoup plus présent dans le roman de Monénembo, car c’était une des caractéristiques réelles de cet homme. La sexualité en temps de guerre est d’ailleurs un sujet en tant que tel... 

Et vous le montrez fort bien dans les scènes de groupe dans le maquis. Avant de parler de vos comédiens principaux, je voudrais d’ailleurs évoquer les seconds voire les 3e ou 4e rôles, car vous avez choisi des acteurs qui ont des gueules et des caractères marquants : je pense par exemple au petit garçon muet ou à l’officier allemand... 

J’adore ces personnages que l’on dit secondaires et qui sont pourtant très importants, jusqu’au simple figurant. Je prends un grand plaisir à les caster moi-même, en les rencontrant quelques jours avant le début du tournage de manière très conviviale pour leur raconter l’histoire, ce qu’ils vont avoir à y faire, la place de leur personnage... Ca prend un peu de temps mais ça nourri le film et ça enrichi le récit en lui apportant toutes les nuances nécessaires. Cela m’a permis par exemple de parler du racisme de l’époque à plusieurs niveaux : celui des allemands pour les soldats africains, mais aussi celui de certains Résistants où citoyens lambda envers les troupes coloniales... Avec « Nos patriotes », j’ai le sentiment que je pourrais tout aussi bien raconter l’histoire de quasiment tous mes personnages !  

Venons-en aux principaux, à commencer évidemment par Addi Bâ, incarné par Marc Zinga. Est-il vrai qu’il s’est volontairement isolé du reste de l’équipe durant le tournage, demandant même qu’on l’appelle par le nom de son personnage ?

Quand nous avons commencé à réfléchir à notre casting, nous nous sommes demandé à qui l’on pourrait bien proposer le rôle. C’est Farid, le producteur, qui m’a fait découvrir le travail de Marc, que je connaissais mal... En voyant ses films, j’ai senti de suite qu’il y avait quelque chose de très puissant dans l’incarnation physique de ses personnages. C’est donc à lui et à lui seul que nous avons envoyé le scénario ! Marc a lu et dit oui immédiatement. Je suis donc allé le rencontrer à Bruxelles, là où il vit, et nous avons eu un échange très dense, vibrant... Nous étions à deux ans du tournage mais Marc nous a assuré qu’il serait au rendez-vous... et il l’a été, malgré les difficultés inhérentes au cinéma, comme les retards, les reports, etc. Dès que nous sommes passés au travail concret sur son rôle, j’ai senti son investissement, par exemple à travers le nombre de lectures qu’il a souhaité organiser. Marc voulait approfondir les choses, tout lire, tout voir, rencontrer les autres acteurs, affiner les moindres détails de ses costumes. J’aime cet investissement total ! Alors ensuite, dans le quotidien du tournage, c’est assez étonnant de voir quelqu’un qui décide à ce point d’incarner son personnage, au point que l’équipe en effet n’a pas eu accès à Marc Zinga, l’homme, mais à sa créature, son personnage ! C’est une technique déroutante au début mais bluffante au final car le résultat est là, sur l’écran : ce n’est pas une posture, il est formidable... Je me souviens du premier jour : j’envoie un texto à Marc pour lui dire que nous rentrons à l’hôtel, que je suis très content des scènes tournées et que, pour fêter cela, nous pourrions aller dîner. J’ai reçu sa réponse : « Pardonne-moi mais je ne dînerai ni ce soir ni les autres soirs…», signé Addi Bâ ! Bon... Je ne l’ai pas du tout mal pris, comprenant que c’était sa façon à lui de travailler, de se concentrer et sans doute de se protéger. Marc a besoin de se mettre en immersion, de faire sa traversée sous l’eau et de remonter à la fin. D’ailleurs, le dernier jour du tournage, il est vraiment redevenu Marc Zinga. A tel point que, lorsqu’il m’a parlé pour la fête de l’équipe, il n’avait plus la même voix... Je m’étais habitué à un timbre plus grave, plus rocailleux, plus viril, celui d’Addi Bâ ! Marc est ce que j’appelle un acteur total et pour moi, c’est une rencontre importante... 

A l’inverse si je puis dire, vous avez choisi Alexandra Lamy, personnalité solaire et rieuse, pour jouer le rôle de Christine, l’institutrice, dans un registre plus sombres que ses rôles récents au cinéma... 

Nous nous étions déjà rencontrés pour un autre projet de film qui ne s’est jamais fait et j’en gardais un souvenir très positif. J’ai toujours été épaté par l’étendue de la palette d’Alexandra. Pour moi, un acteur ou une actrice qui sait jouer la comédie est aussi capable de toucher à l’émotion et à l’intime, créant avec le public un lien très fort. Elle avait montré cette facette chez François Ozon dans « Ricky », chez Sandrine Bonnaire dans « J’enrage de ton absence », ou dans des téléfilms pour TF1 dans lesquels on percevait l’intensité et la gravité de son jeu. C’est un registre dans lequel Alexandra excelle aussi... Je l’ai prévenue qu’il ne s’agissait pas du rôle principal mais du 1er rôle féminin, celui d’une femme qui va tendre la main à Addi Bâ, le protéger, et elle m’a dit oui tout de suite. Elle n’avait jamais joué dans un film historique et, ajouté à l’aspect plus dramatique du sujet, cela constituait un vrai challenge. Je n’ai jamais eu de doute, je savais qu’Alexandra serait parfaite, balayant les clichés que certains peuvent avoir la concernant. Il y a quelques années, j’ai travaillé avec Francis Perrin sur un rôle grave dans « Insoupçonnable ». A l’époque, Francis jouait beaucoup de pièces de boulevard et, à partir de sa performance formidable dans mon film, il a enchainé ce genre de rôles à la télé ! Lui comme elle, parce qu’ils savent maîtriser le rire, dégagent un sentiment d’empathie qui nous rassure même quand ils nous entrainent ailleurs... Alexandra elle aussi s’est investie dans son personnage en choisissant minutieusement ses costumes, sa coiffure. Elle a accepté de travailler presque sans maquillage, loin de l’image pétillante que l’on a d’elle. C’était un terrain de jeu différent et elle y est très juste, toujours crédible, jamais artificielle. J’ajoute que, sur un plateau, c’est quelqu’un d’extrêmement respectueux de toute l’équipe, saluant tout le monde, des techniciens aux acteurs quand elle arrive le matin et quand elle part le soir. Alexandra est toujours et sincèrement positive, et on en a souvent besoin durant les moments plus compliqués d’un tournage ! 

Que diriez-vous de Pierre Deladonchamps qui joue l’employé de préfecture, chef du réseau de la Résistance ? C’est aussi le régional de l’étape ! 

Ce que je ne savais pas ! J’avais découvert Pierre dans « L’inconnu du lac » mais c’est en voyant « Le fils de Jean » fin août 2016, alors que nous démarrions notre préparation, que je me suis dit qu’il serait très intéressant pour ce personnage. Un homme partagé entre son travail à la préfecture, où il doit appliquer les directives de Vichy sans rien laisser paraître, et son œuvre souterraine pour lutter contre... 48 heures après avoir reçu le scénario, Pierre m’a appelé pour me dire qu’il adorait l’histoire et le personnage mais qu’en plus effectivement, il connaissait parfaitement tous les lieux où nous allions tourner puisqu’il vivait à Nancy ! Rien ne lui était étranger, de la moindre ruelle au dernier sentier de forêt... Il a amené avec lui son énergie, sa sincérité et sa modernité mais aussi sa force et une forme de fragilité. Son chemin dans le film est celui de quelqu’un qui se révèle. De fonctionnaire en retrait, un peu gris, il devient un véritable chef, qui tranche, décide, affronte… C’est un acteur qui possède aussi une véritable intériorité, comme Grégory Gadebois, un autre comédien que j’admire profondément ! Gadebois est venu pour une scène, après que nous avons travaillé ensemble sur un documentaire où il était le narrateur. J’avais été stupéfait par sa performance vocale... Le filmer avec Pierre, dans toute la différence de leurs physiques, de leurs timbres de voix, a été un régal.

Terminons avec Louane Émera, à qui vous avez confié le rôle de Marie, cette jeune postière membre de la Croix rouge. Un pari, sachant que son 1er et seul film avant le vôtre était une comédie populaire à succès, « La famille Bélier », et que Louane est désormais aussi une star de la chanson... 

Quand nous avons commencé à réfléchir à ce personnage impétueux, rebelle, garçon manqué, bagarreur, nous avions le choix entre toute une génération de jeunes comédiennes âgées de 20 ans... C’est mon directeur de casting, Nicolas Ronchi, qui a eu l’idée de faire lire le scénario à Louane. J’avais vu « La famille Bélier » et j’avais vibré au film, pleuré même à certaines séquences, mais je ne me faisais pas beaucoup d’illusion en me disant qu’elle sortait d’un film à 7 millions d’entrées, avait été récompensée par un César avec en plus en effet une carrière de chanteuse magnifique. Je pensais qu’elle ne viendrait pas jouer un second rôle, mais, à ma grande surprise, Louane a lu le scénario et a dit oui très vite. Nous nous sommes vus dans un café et elle m’a expliqué pourquoi... En fait, depuis « La famille Bélier », elle avait reçu une quinzaine de scénarii et quasiment à chaque fois on lui proposait de jouer dans des comédies où elle était soit chanteuse soit la fille des personnages. Dans « Nos patriotes », Louane n’est la fille de personne... Marie est une jeune femme qui prend des décisions, loin des conflits de la post-adolescence ! Elle a adoré l’histoire et la relation entre Addi Bâ et Marie, qui cherche elle aussi à faire des choses, à agir, avec le sentiment qu’elle aurait pu faire de même si elle avait vécu à l’époque de la Résistance. C’est très intéressant car Louane a fait un choix à la fois contre l’image que l’on peut avoir d’elle mais également pour une histoire dans laquelle elle avait envie d’apparaître... En plus de sa très grande sensibilité, elle est d’une profonde intelligence : elle comprend très vite les situations et les personnages. 

Revenons à vous pour finir... La grande histoire semble avoir rattrapé celle du film. Le président Hollande, à la fin de son mandat, a évoqué Addi Bâ lors d’une rencontre avec le président guinéen mais aussi le sort des Tirailleurs Sénégalais et leur reconnaissance tardive par la République. Avez-vous le sentiment d’avoir participé vous aussi à cette réhabilitation ? 

Il est troublant en effet de constater que la figure d’Addi Bâ a été oubliée pendant plus de 60 ans. Le voir cité dans un discours présidentiel m’a totalement bluffé... Il y a aussi le mot « patriote » qui est revenu fortement dans le débat public à l’occasion du récent scrutin. Tout cela nous dit que les circonstances actuelles et historiques se rencontrent. Le destin d’Addi Bâ a donné lieu à un livre d’histoire, à un roman, à un documentaire et aujourd’hui à un film de cinéma. Donc, à travers des médiums très différents, un même personnage continue d’exister... Il a donc une part très fortement inspirante de romanesque et son action n’est pas tombée dans l’oubli, même si à un moment on l’a oublié. Ce n’est qu’en 2003 que le travail d’Etienne Guillermond permet de voir Addi Bâ décoré de la médaille de la Résistance, décernée à ses descendants, neveux et nièces, puisqu’il n’a pas eu d’enfant avant son exécution en 1943. Il a fallu de l’obstination pour faire ce film, mais aujourd’hui je suis fier et heureux de pouvoir partager ce travail avec le plus grand nombre je l’espère... Que le parcours d’Addi Bâ et de tous ceux qui l’ont entouré et constitué le maquis de la Délivrance nous touche et nous interpelle !