Entretien avec Marc Zinga, acteur

Beaucoup des spectateurs du film vont découvrir l’histoire d’Addi Bâ, ce Tirailleur Sénégalais devenu un héros de la Résistance dans les forêts des Vosges. La connaissiezvous avant de l’interpréter dans le film « Nos patriotes » ?

Non, pas du tout, je l’ai découverte lors de la lecture du scénario. En revanche, je connaissais bien sur le cas des Tirailleurs Sénégalais, ce terme générique qui en réalité englobait les différentes ethnies issues de l’empire colonial français... Après avoir lu le script, je me suis documenté, à travers notamment deux livres qui évoquent le personnage d’Addi Bâ: « Le terroriste Noir » de Tierno Monénembo, (dont est tiré le film) et « Addi Bâ, Résistant des Vosges » d’Etienne Guillermond. Grâce à ces ouvrages, j’ai pu me faire une idée plus précise de l’homme qu’il était et de son parcours...

Justement, à la lecture de ce parcours, qu’est-ce qui vous donne envie de l’incarner dans un film ? 

Ce qui m’a de suite attiré, c’est le fait que l’on allait raconter une histoire qui traitait des premiers pas de la Résistance au cœur de la guerre. Il s’agit de gens qui, en improvisant, trouvent des moyens de répondre à l’oppression, de participer à l’émancipation de leur semblables. Ce n’est que plus tard que l’on a nommé cela « La Résistance ».

C’est une histoire qui poursuit son chemin dans l’Histoire elle-même : il y a quelques mois, lorsqu’il était encore président, François Hollande avait évoqué Addi Bâ devant des chefs d’Etat Africains. « Nos patriotes » a-t-il aussi pour vous le but de réhabiliter ces fameux Tirailleurs Sénégalais qui se sont sacrifiés pour la France dans l’indifférence générale puisqu’Addi Bâ lui-même n’a été que très tardivement honoré par la république ? 

Oui absolument : Il est toujours utile de faire découvrir aux gens des pans méconnus de leur Histoire, car on ne se construit sainement qu’en comprenant d’où l’on vient et, en tant que citoyen, je suis sensible au geste de François Hollande. Par ailleurs, la mise en récit, la fiction, permettent de diriger nos émotions et si le récit est basé sur la réalité historique l’effet est renforcé. Le fait de savoir que cela a existé peut produire une grande émotion car le spectateur se projette naturellement dans l’histoire.

En tant que comédien mais aussi en tant que Noir, aviezvous une pression supplémentaire à incarner un tel personnage qui, on le voit dans le film, a été aussi mal accueilli par une partie de la Résistance elle-même ?

Cela me plaisait de pouvoir participer à ce travail sur l’évolution des mentalités, à ce regard que l’on porte sur l’autre : celui qui, en apparence, ne nous ressemble pas... Cela vaut pour tous évidemment et ici, de ces Blancs voyant arriver un Noir. C’est une peur sur le fond assez naturelle, humaine et il est important de s’y confronter... 

Le fait de tourner dans les Vosges, sur les lieux même de cet épisode de la guerre devait ajouter un poids affectif, émotionnel. L’avez-vous ressenti ? 

Ca a été très fort en effet, comme un moteur alimentant notre travail de comédiens et celui de toute l’équipe. Cet environnement concret nous donnait la responsabilité d’être fidèles à l’émotion et au message que ce film peut transmettre. Il fallait aussi respecter la mémoire de ceux et celles qui ont vécu cette période et qui la revivront peut-être à travers nous... Personnellement, tourner dans ces lieux et y faire des recherches m’a permis d’approcher des gens qui sont imprégnés de cette histoire-là, même s’ils n’ont pas directement connu Addi Bâ. C’est le cas d’un des auteurs que j’ai lu pour préparer le rôle : il disait que lui, quadragénaire Blanc, avait aussi l’impression de raconter sa propre histoire à travers son ouvrage (très documenté), parce qu’enfant, à côté des photos de ses oncles ou de ses grands-parents, il voyait celle d’un homme Noir, Addi Bâ... Et durant toute son enfance, il s’est demandé qui était cet inconnu, ce parent étrange dont il ne savait rien. Ecrire sur ce sujet a été pour lui comme une manière d’exhumer son histoire pour trouver une harmonie avec sa famille et son village. Donc, se retrouver sur les lieux même où les choses sont déroulées a amené un supplément d’âme qui nous aide de rendre cette émotion palpable au spectateur... 

C’est ce qui rend « Nos patriotes » encore plus intéressant : tout y est traité à hauteur d’homme et on voit que les personnages, tout en devenant des héros, restent soumis à leurs émotions, à leurs pulsions parfois... 

C’est ce qui m’a le plus frappé la première fois où j’ai vu le film : sa qualité organique. L’environnement (les décors impressionnants, qu’il s’agisse de la nature ou des intérieurs ainsi que les costumes) fait corps avec l’humanité des personnages ! Tous sont des héros : des gens ordinaires qui accomplissent quelque chose d’extraordinaire par la force des choses. Ils laissent apparaitre la complexité humaine; leurs forces et leurs faiblesses, leur peur et leur courage. Je trouve cela très touchant et j’espère que le public le ressentira également.

Il y a un moment du film qui illustre cette dualité dont vous parlez : Addi Bâ vient d’ordonner froidement l’exécution d’un nouveau Résistant qui a désobéi à ses ordres et dans la scène suivante, il s’effondre en découvrant la liaison de sa maîtresse avec un officier allemand... 

Oui cette dualité transparait en permanence chez mon personnage, capable de froideur de dureté, de sévérité et en même temps pourvu d’une fragilité presque enfantine... Un autre exemple est celui de l’institutrice jouée par Alexandra Lamy qui doit gérer un conflit entre son engagement et l’attitude passive voire collaborationniste de son mari... Elle a certainement peur d’aider Addi Bâ mais son instinct lui dicte de porter secours. Ce sont des gestes comme le sien qui redonne à un peuple meurtri sa dignité... 

De quelle manière avez-vous travaillé avec Gabriel Le Bomin, votre réalisateur, en amont et durant le tournage...

Nous avons beaucoup échangé avant et pendant. Avec Gabriel, nous partageons la passion de ce que nous entreprenons. J’ai été très frappé par sa capacité à être émerveillé par les choses et je pense que c’est une des qualités essentielles d’un conteur d’histoire ! Au fil du temps, il est devenu un formidable interlocuteur pour moi parce que je percevais chez lui la joie de porter ce récit collectivement. Nous avons passé beaucoup de temps ensemble à disséquer le scénario, à réfléchir aux dynamiques de l’histoire, à la responsabilité politique de ce récit. Ce qui nous importait, c’était de réussir à joindre toutes ces strates de manière cohérente, à trouver un équilibre et de la subtilité. Nous faisions face au danger de rendre la reconstitutions historique trop didactique. Les échanges avec Gabriel ont participé à définir la ligne de conduite du film et nous avons conservé ce lien durant le tournage en restant très proches... 

On voit à l’écran que les conditions météo ont été plutôt rudes : de l’humidité, du froid, de la neige. Est-ce que cela a soudé le groupe de comédiens que vous formiez et qui devaient jouer un groupe de Résistants ? 

Le fait d’avoir tourné sur les lieux même de la véritable histoire, dans des décors naturels monumentaux, dont nous étions imprégnés, a été déterminant. En effet, la région des Vosges, que je ne connaissais pas, ne laisse personne indifférent. Nous étions là-bas à l’automne et au début de l’hiver et la rudesse du climat nous a rendu solidaire, renforçant notre volonté d’aller au bout de l’aventure, de nous battre pour ce film ! 

Passons justement en revue vos partenaires à l’écran, à commencer par Pierre Deladonchamps qui joue cet employé de préfecture, figure du maquis vosgiens et avec qui vous partagez beaucoup de scènes en forêt... 

J’ai eu énormément de plaisir à le rencontrer et à le découvrir. Je suis très impressionné par sa prestation dans le film : la force d’incarnation qui résulte de son travail est énorme... J’ai en plus été très touché par la simplicité et la gentillesse du garçon. Pierre est quelqu’un de facile à vivre, sympathique. Gabriel a eu une bonne intuition dans ce choix, (comme pour tous ses comédiens d’ailleurs), car il dégage à la fois une finesse, une tendresse tout en étant marqué par un courage, une volonté qui colle parfaitement à son rôle... 

Comment parleriez-vous d’Alexandra Lamy dans celui de Christine, l’institutrice ? 

Alexandra est, avant tout, une personne solaire ! Elle a toujours la pêche, est toujours disponible, généreuse dans son rapport à l’autre. C’est stimulant dans le travail... Elle a fait un travail magnifique sur son personnage en figurant la dureté, l’engagement de Christine. Il y a une scène où elle me touche particulièrement : quand elle me reproche d’avoir commis un acte qui pourrait nous coûter cher et que, m’opposant à elle, je revendique le fait d’avoir défié les allemands. Sans pouvoir me l’exprime, elle est finalement touchée par mes motivations, laissant parler son cœur au détriment de ses principes et de sa rigueur... Alexandra parvient admirablement à rendre tout cela à l’écran. 

Un mot également de Louane Emera qui joue cette jeune fille de la Croix Rouge qui va croiser le chemin d’Addi Bâ... 

Au risque d’être redondant, j’ai trouvé en Louane une personne extrêmement chaleureuse, c’est un petit cœur ! Et je trouve qu’elle rayonne littéralement... Je suis content qu’elle ait choisi ce film pour revenir au cinéma après le phénomène de « La famille Bélier » car c’est un risque pour elle, qui plus est installée dans une carrière de chanteuse couronnée de succès. Elle apporte sa sensibilité d’actrice et sa notoriété profite au projet, c’est important. Je voudrais d’ailleurs saluer le reste du casting, au-delà des 4 personnages « principaux ». Tous ces acteurs et actrices ont renforcé le lien dont je parlais entre l’histoire du film et la caméra. On a plus affaire à des personnages mais à des personnes... Encore une fois, il faut saluer le travail de Gabriel, qui a été capable d’aller chercher l’âme en chacun de nous...

Le choix d’un rôle n’est jamais anodin pour vous : de « Spectre » à « Bienvenue à Marly Gomont », de « Dheepan » à « Nos patriotes ». Que vous reste-t-il aujourd’hui de cette aventure-là ? 

Un sentiment qui va au-delà des mots... J’ai voulu faire ce métier depuis mon enfance et ce projet m’a donné l’occasion d’approfondir mon travail en terme de composition du personnage tant du point de vue psychologique que physique. Le personnage d’Addi Bâ constituait un défi mis au service d’une histoire qui me touche profondément. Au final, tout cela m’a nourri, m’a permis de m’améliorer, d’avancer en tant qu’acteur et cela n’a pas de prix...


 

Bandes annonces